Eric Rohmer réalise avec Conte d'été une espèce de "remake de la glace à trois faces" de Jean Epstein, étiré et modernisé bien sur, l'original étant un moyen métrage de la première avant garde.
Mais cette fois, il décide de venger les trois femmes lâchement abandonnées en 1927.
Il torture son personnage autour de trois idylles, qui finalement le laisseront seul une fois les vacances achevées. Comme si tout ce manège n'avait amené à rien, car le spectateur sait au fond de lui que Gaspard ne reverra jamais Margot.
"Je suis une fille de corsaire..."
Les relations entre Gaspard et les trois femmes ont d'ailleurs un aspect de personnifications, métaphores de différents types d'amour, qui respectent l'idée de conte.
En effet, avec Margot, l’amour est éternellement platonique, fantasmé, désiré sans qu'il n'y ait de conclusion, dans un entre-deux d'amitié-amourette toujours flou. C'est ainsi le personnage qui est le plus développé, le plus humain dans le sens où elle n'est jamais nymphisée.
Solène elle est l'amour de vacance, celui que le temps fait naitre et tue à peine le premier pas effectué. Tout est précipité dans leur relation, et le montage accentue cette sensation de temps qui file quand les 2 amoureux visitent Dinard.
Léna enfin, représente l'amour que le temps passé sans se voir a tué, avec ses hauts et bas furtifs qui mènent à une dernière chute fatale pour le couple.
(Notez que ceci est mon interprétation et que je dis certainement de la merde)
"Vite vie mon joli bateau..."
L'utilisation du temps est aussi une des choses qui m'a fait adorer ce film. On ressent via le montage de Rohmer, le côté volage de tout ce théâtre. Les nombreux cuts vifs ne laissent aux spectateurs que les événements des vacances de Gaspard, qui s'enchainent ainsi que s'enchainent les jours (PS: c'est génial le coup des panneaux à chaque nouveau jour). Cela permet de prendre plus le temps sur certains instants en les sous lignant et donc de créer la grâce par la chorégraphie pantomimaire et les dialogues (en fait par l'harmonie des scènes tout simplement).
"J'aime le vent, j'aime la houle..."
J'entends de la part de mes plus fiers mutus (le groupe quoi), qu'ils ne recherchent pas la mise en scène chez Rohmer. Je ne suis pas d'accord.
En fait pour moi la mise en scène et les dialogues créent la beauté de manière différente, chacun de leur côté. Ils servent chacun une chose différente: les dialogues servent les relations, tandis que pour moi la mise en scène et la chorégraphie des acteurs servent les sentiments (comme chez fassbinder).
La mise en scène de Rohmer est d'une subtilité presque occulte. Elle n’appuie rien, s’exécute devant le spectateur avec une fluidité folle, mais est d'une profondeur folle en réalité. Elle rend sublime par sa simplicité (dans la forme) et sa douceur.
Les dialogues eux ont comme chez Eustache, le désir de faire naitre la beauté par le langage littéraire (chez Eustache) et théâtral (chez Rohmer). Le rejet d'un naturalisme des dialogues est ce qui fait tout le génie d'écriture du film. Et ça dessert le thème du conte en plus (je crois que j'ai écrit "dessert" comme le plat, ou alors ça s'écrit comme).
"Je fends la mer comme la foule..."
Il y a parfois des films dans lesquels je suis si pris, qui m'emmènent tellement au cœur de ce qu'ils veulent montrer, qu'une fois terminé, ils me laissent la gorge sèche, comme après une apnée.
Conte d'été m'a noyé dans les abysses.