Coraline
7.3
Coraline

Long-métrage d'animation de Henry Selick (2009)

L'inquiétante étrangeté mise en scène

S'il ne fallait retenir qu'un seul film d’Henry Selick, en laissant de côté ​"L’Etrange ​Noël ​de Monsieur ​Jack" et l’implication de Tim Burton et Danny Elfman dans le processus créatif de ce dernier, ce serait sans doute ​"Coraline". Moins connu du grand public, cette plongée dans l’étrange, apte à jouer sur nos peurs les plus indicibles, n'en reste pas moins fascinante.

"Coraline" est donc un film sorti en 2009, adaptation d'un livre de Neil Gaiman, conte qui tient moins de la féerie que des récits dans la pure tradition de Charles Perrault ou Lewis Caroll. Ce n'est pas un hasard si on peut relever un certain nombre de similitudes entre ce dernier et les ​"Aventures ​d'Alice ​au ​Pays ​des ​Merveilles". Le personnage éponyme est ici une enfant délaissée par des parents venant d’emménager dans une vieille demeure et peu disposés à lui consacrer du temps en raison de leurs tracas journaliers et professionnels. Suite à la découverte d'une porte secrète, "Coraline", telle Alice tombant dans le terrier du Lapin Blanc, va pénétrer dans un monde en total opposition avec l'aspect rationnel et morne de son quotidien.

Néanmoins, les tonalités respectives à chacune de ces œuvres divergent et leur confèrent une personnalité propre. Si l'univers d'​ "Alice ​au ​Pays ​des ​Merveilles" est avant tout absurde, celui qu’entrevoit Coraline paraît en premier lieu enchanté et onirique, telle une fuite en avant pour échapper à la morosité et l'ennui de son univers. Au bout du tunnel sur lequel donne la porte, la petite fille fait irruption dans une autre maison, l'exacte réplique de celle dans laquelle elle vit avec ses parents, à ceci près que tout y est idéalisé conformément à ses souhaits, par le prisme déformant de ses désirs. De l'autre côté du miroir, Coraline fait ainsi la rencontre des adultes tels qu'elle a toujours voulu qu'ils soient. Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Pourtant, dès la première scène de « rêve », il semble évident que quelque chose cloche, outre le fait que les parents adoptifs aient les yeux remplacés par des boutons de mercerie.


La vérité éclate au grand jour quand, à l'occasion d'un anniversaire imaginaire, célébration tenue en grande pompe, durant laquelle Coraline devient l'objet de toutes les attentions, les êtres factices à l'effigie de ses parents lui font cadeau des mêmes boutons que ceux ornant leurs visages. Ils proposent alors à l’héroïne de les subtiliser à ses yeux, miroirs de l'âme. À partir de cet instant, ce monde de rêve va peu à peu se muer en cauchemar et il faudra que Coraline redouble d'ingéniosité afin d'échapper aux griffes d'une sorcière désireuse de la maintenir emprisonnée dans sa tanière. La séquence d'ouverture du film, creepy à souhait, donnait déjà le ton, puisqu’on y voyait ladite sorcière, avec ses doigts élancés et filandreux, telles des aiguilles de couture, concevoir une poupée à l’identique de Coraline, sa future proie.

Voilà pour ce qui est de l’histoire dans ses grandes lignes. Outre son scénario maîtrisé, ce long-métrage se distingue par bien des qualités. Tout d’abord, le film s'amuse à jouer avec certains codes et clichés, le personnage du chat noir, annonciateur de malheur dans la culture populaire, s’avérant être le plus sûr allié de Coraline, même s’il est acariâtre au premier abord. De par son caractère bien trempé, la protagoniste tranche avec l'idée que l'on pourrait pourtant se faire de ce type de personnage dans un conte.

Bien que cette œuvre ne contienne pratiquement pas de violence explicite, ni même de screamer, la peur est belle et bien présente, distillée ici avec une certaine parcimonie. C'est un sacré tour de force de la part d'Henry Selick que d'être parvenu à retranscrire ce malaise dans l'autre monde, caractérisé pourtant essentiellement par des couleurs chaudes. Il y a par ailleurs de quoi se demander comment un enfant est susceptible d'appréhender ce film, qui ne manque pas de scènes proprement stressantes. Je reste donc assez sceptique quant à l’appellation « film pour enfant » parfois accolée à ce long-métrage.

Mais dans le même temps, on ne peut s'empêcher, à l'instar de la protagoniste, d'être pris sous le charme de cet univers au premier abord duveteux et empreint de poésie, ce qu'a su à merveille retranscrire le compositeur français Bruno Coulais via une composition musicale tout bonnement excellente, brassant aussi bien le merveilleux que l'horreur.

Le film demeure par ailleurs ouvert à de nombreuses interprétations. Notons que le passage par lequel Coraline accède à cet endroit est accessible seulement durant la nuit et qu'il lui suffit de se rendormir dans son autre chambre, dans cet univers de magie, pour se réveiller dans le monde réel. Ce fait procure en premier lieu un sentiment de sécurité, du moins jusqu'à ce que ces passages, de plus en plus fréquents, attestant d'une certaine addiction, la conduisent à un stade où il lui est désormais impossible de retourner aussi facilement chez elle. Ce monde enchanté dans lequel Coraline cherche d'abord à se réfugier correspond-il à une quelconque réalité tangible ou cela se déroule-t-il dans sa tête ? A l'image du loup dans ​"Le ​Petit ​Chaperon ​Rouge​", qu'est donc censée représenter cette sorcière cherchant à se faire passer pour une mère idéale avant de resserrer son étreinte, telle une araignée prédatrice évoluant dans cette toile qu'est son « espace virtuel » ?

Sans partir aussi loin dans les extrapolations, on peut supposer que cette dimension parallèle n'est qu'une incarnation symbolique du refus de grandir et de l'envie de se réfugier dans un monde imaginaire, à un âge où, au sortir de la petite enfance, Coraline souffre de n'être plus au centre des attentions comme par le passé. À ce titre, l'univers de Coraline ne serait pas sans rappeler d'une certaine manière la mascotte kawaii Maromi dans la série "Paranoïa Agent" du désormais regretté Satoshi Kon, symptomatique de la tentation du déni face à une réalité que l'on préfèrerait fuir.

Cette richesse d'interprétations, intrinsèque aux contes, fait tout l’intérêt d'une œuvre qui sait également se démarquer par ses qualités esthétiques indéniables, montrant encore une fois que la stop-motion n'a rien à envier aux films réalisés uniquement en images de synthèse précalculées et qu'Henry Selick est assurément un maître en la matière.

Wheatley
9
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le 27 juin 2023

Critique lue 370 fois

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