Que ce film ne soit distribué que de façon confidentielle n’a rien d’étonnant, puisqu’il se situe à l’exact opposé des productions grand public qui privilégient l’action, les effets spéciaux et le spectaculaire de manière générale. Ici le premier plan est révélateur, puisqu’il montre (écran au format 4/3 et image en noir et blanc) en plan large, un arbre d’où une sorte de morceau de liane pend et se consume lentement sans qu’il soit question d’un début d’incendie. Aucun dialogue, aucun personnage (il faudra attendre plusieurs minutes pour voir apparaître un humain à l’image), aucune explication non plus et aucune indication spatio-temporelle. On peut y voir une manifestation à tendance magique. La suite nous présente Leon, un solitaire pas tout jeune qui vit dans une maison au sol en terre battue où on remarque un pan de mur avec des articles religieux. Nous le suivons un certain temps, jusqu’au moment où il se rend dans une pharmacie. A cette occasion il croise une femme, Lena (Ángela Molina) et c’est assez particulier car en s’éloignant, elle devient le personnage principal que nous suivons désormais. Cela nous permet d’observer qu’elle vit de manière nettement plus confortable, dans une maison de bonne taille, avec son chien qu’elle perd lors d’une de leurs promenades en pleine nature.
Ouvrons une parenthèse pour évoquer Andrés Catzín, l’interprète de Leon. Une recherche nous apprend qu’il est originaire d’une famille de paysans mayas, au cœur du Yucatán. Il a grandi dans la jungle où il « … apprend à écouter, à observer, à entrer en relation, physiquement et spirituellement, avec son environnement. » Il intègre « … une manière d’être au monde fondée sur un lien sensible entre la terre et le ciel, entre le visible et l’invisible. » Enfin « Comme les siens, il a appris à vivre en harmonie avec le territoire qu’il habite – non pas comme un espace à exploiter ou à conquérir, mais comme un lieu où chaque être a sa place, dans une relation de respect mutuel. » Il apparaît qu’ici Andrés Catzín interprète son propre rôle dans une fiction.
Ainsi, au tout début, on le voit rentrer chez lui et trouver, juché sur une sorte de piquet planté dans le chemin devant chez lui, un crâne. Si l’aspect symbolique de l’objet saute aux yeux (séquence sans le moindre dialogue), cela ne sera mis en évidence que plus tard. Peu de temps après, Leon décide de trouver son frère avec qui il est fâché depuis longtemps. Il souhaite une réconciliation. Et il veut lui demander de l’aide, sachant sa propre maison vouée à une prochaine démolition : elle doit laisser la place à une voie rapide, symbolisant l’inexorable retrait de la forêt face à la civilisation.
Le véritable lien qui s’établit entre Leon et Lena se fait par l’intermédiaire du chien (élément naturel) de Lena que Leon retrouve. Une petite recherche lui permet de lui restituer. Dans un premier temps, Lena n’y voit qu’un aspect pratique et elle va jusqu’à mentir à propos de Leon lorsqu’un ami se présente chez elle quand il est encore là.
Mais Lena est très malade et se sait condamnée à brève échéance. Alors, à leur rencontre suivante, quand Leon se retrouve sans domicile, elle lui demande de rester avec elle jusqu’à la fin.
La relation qui se noue prend dès lors toute sa force. On comprend que la voix off qui accompagnait Lena depuis le début correspond au dialogue qu’elle maintient avec son mari mort depuis des lustres, lors du tremblement de terre de Mexico (enfin un repère spatio-temporel). Mais Lena réalise ce que Leon lui apporte. C’est d’un autre ordre, beaucoup plus spirituel, mais si fort que cela saute aux yeux. On pourrait résumer cela par le constat que lui ne sait pas lire alors qu’elle ne sait pas nager. Mais bien évidemment, la complicité qui se noue va bien au-delà.
Cosmos privilégie la lenteur, avec des scènes qui s’étirent et des mouvements de caméra réduits au strict minimum. Et même lorsque la caméra balaie un paysage, c’est en prenant tout son temps. On remarque aussi l’usage du zoom, là aussi avec une remarquable discrétion. Cette lenteur voulue incite à l’observation et à la réflexion ; elle correspond à un style de vie ancestral qui risque de disparaître et justifie ce minutage d’environ 2h30. Germinal Roaux (réalisateur-scénariste) explique aussi que son film doit beaucoup à son séjour au Mexique et à la disparition d’un ami proche dans un accident de voiture. Ce film est pour lui un moyen de relativiser la mort en établissant un lien entre notre monde et les forces de la nature. De plus, il s’attache à mettre en scène une relation aussi improbable qu’inoubliable, du fait des origines assez différentes des deux protagonistes principaux. La bande-son joue un rôle fondamental ici, avec des extraits de musique sacrée, des chansons hispaniques et des moments où la musique originale signée Nicolas Rabaeus accompagne les images. On profite aussi des bruits de la nature, des oiseaux essentiellement. Ainsi, dès le plan inaugural, on peut en distinguer au moins de quatre espèces différentes à des distances variées.