Quand l’homme pataud aux bonnes intentions n’en peut plus, que son apathie mute en sociopathie aiguë, le bilan se fait sec et nerveux. Coup de torchon est un film aussi hétérogène qu’il fascine, sorte de mix improbable entre brûlot politique, polar noir, thriller nerveux et tranche de vie lancinante, il est le témoin d’une force de proposition furieuse, d’une passion pour le 7ème art qui s’exprime dans chaque plan.


Bertrand Tavernier déverse dans ce film toute la rage picturale et narrative qu’il a couchée sur quelques coins de table tout au long de son expérience de cinéphile. Quid des deux maquereaux sapés comme des mafieux des années 30, de l’atmosphère contestataire qui dépeint le racisme des colonies avec virulence et des dialogues savoureux que l’on attribuerait sans y réfléchir à deux fois à Audiard, maître incontesté de l’exercice. Les punchlines fleuries s’enchaînent et font de Coup de torchon un film aux sonorités terriblement efficaces, forçant le sourire même si elles sont empreintes d’une forte dose de cynisme.


Bien qu’il fasse souvent rire, en tout cas dans sa première partie, Coup de torchon est un film nappé d’une forte dose de tristesse. Philippe Noiret, impérial, est le véhicule d’un désespoir profond, l’incarnation d’une solution parmi les 1000 possibles, choisie par un homme au bout du rouleau pour remettre de l’ordre dans sa vie. Un changement de comportement qui fait l’effet, dans un premier temps, d’être de bon sens, mais qui est finalement, on le comprend rapidement, uniquement motivé par une âme vicieuse en déroute. Toute la puissance du film réside dans le personnage très apathique de Noiret, faux-homme inoffensif, qui mute petit à petit de la bonne âme digne de confiance en stratège impitoyable qui n’éprouve plus le moindre sentiment.


Après une dernière demi-heure forte en émotion, Bertrand Tavernier conclut sa tranche de vie sans énoncer de sentence, sinon celle d’un fatalisme déprimant. Dans la réalité, il n’est jamais question d’équité, ou de justice, simplement de jeux de pouvoirs qui profitent aux plus manipulateurs. Les meilleures intentions du monde, quand elles sont couplées à de la naïveté, sont vouées à l’échec, alors que le plus affûté des cerveaux, avec une bonne dose de cynisme et un sens du verbe avéré, peut se permettre les pires horreurs. En témoigne un dernier acte qui fait froid dans le dos et finit de faire de Coup de torchon un incontournable du cinéma français des années 80.


Il signifie pour ma part, après L.627 que j’ai également beaucoup aimé, la confirmation que Tavernier est un auteur qui me parle et dont j’ai envie de parcourir la filmographie. Prochain arrêt, Le juge et l’assassin.

oso
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le 12 mai 2015

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