Mes chers cinéphiles du dimanche et penseurs du lundi, installez-vous. Aujourd'hui, on délaisse les salons feutrés de la Sorbonne pour plonger dans le stupre, l'essence sans plomb et les néons glauques du Japon des années 80. Avec Crazed Fruit (version 1981), le réalisateur Kichitarô Negishi nous offre un chef-d'œuvre du genre Roman Porno de la Nikkatsu. Oui, du cinéma érotique, mais attention : de l’érotisme existentiel. Le genre de film où l’on enlève le haut pour mieux révéler le bas blesse. Une expérience philosophique un peu perverse qui poserait la question suivante : que se passe t’il lorsqu’un prolétaire marxiste et une bourgeoise existentialiste tentent de résoudre leurs crises personnelles avec la même méthode — le sexe ?
L'intrigue ? Tetsuo est un jeune prolétaire rigide qui cumule les mandats : pompiste le jour, serveur dans un bar louche la nuit. Il déteste les riches. Manque de pot, il tombe raide dingue de Chika, une jeune bourgeoise paumée qui cherche un peu de piment pour tromper l'ennui de sa condition dorée. S'ensuit une valse de frustrations, de rapports de force brutaux, de grossesses accidentelles, de fusils de chasse et de règlements de comptes sanglants.
Entre deux gémissements et un coup de poignard, Negishi nous livre, sans s'en rendre compte (et c'est là tout le génie), une parfaite mise en scène de deux de nos plus grands angoissés de la philosophie occidentale.
On commence en douceur avec notre vieux Karl. Pour Marx, toute l'histoire de l'humanité n'est que l'histoire de la lutte des classes. En bon matérialiste historique, il nous aurait expliqué que l'amour entre Tetsuo et Chika est une pure hérésie infrastructurelle.
Tetsuo n’est pas juste amoureux ; il subit ce que Marx appellerait l’aliénation du travailleur. Quand il remplit le réservoir de la voiture des gosses de riches qui le snobent, il ne voit pas des clients, il voit l'incarnation de la bourgeoisie oppressive. Du coup, sa parade nuptiale avec Chika ressemble étrangement à une tentative de nationalisation des moyens de production de plaisir.
L’ironie suprême du film réside dans ce télescopage : Chika cherche une « expérience authentique » chez le prolo, tandis que Tetsuo cherche à laver l’affront de sa condition sociale dans les bras de la bourgeoise. C’est la dialectique du lit : on croit faire l’amour, on fait juste de la macroéconomie. Karl aurait sans doute commenté la fin sanglante d'un grognement : « Je vous l'avais dit, la violence est l'accoucheuse de toute vieille société en travail. Mais ils auraient pu garder leurs vêtements. »
Mais là où le film atteint des sommets de drôlerie métaphysique, c'est dans sa gestion de la liberté sartrienne. Jean-Paul Sartre a écrit des centaines de pages pour nous expliquer que nous sommes condamnés à être libres et que la plupart d'entre nous passent leur temps dans la mauvaise foi (se trouver des excuses pour ne pas assumer ses choix).
Regardez Chika. Elle s'ennuie. Elle flotte. Elle est l'incarnation même du personnage de La Nausée. Pour échapper à son vide existentiel, elle s’invente un grand frisson avec un pompiste violent. C’est de la mauvaise foi pure : elle joue à la fille canaille pour oublier qu'elle n'est qu'une héritière passive.
Quant à Tetsuo, sa liberté se résume à une fuite en avant névrotique. Quand la situation dégénère – bagarres avec des étudiants friqués, avortements, fusillades – il réagit avec la rigidité d'un automate. Sartre dirait qu'il se prend pour un « garçon de café » (ou plutôt un garçon de bar branché), singeant une posture de dur à cuire pour masquer son impuissance face au réel.
Et la scène finale ? Après un carnage monumental au couteau et au fusil de chasse, que fait Tetsuo ? Le lendemain matin, il va faire son jogging. Comme d’habitude.
Ce jogging final, c'est l'illustration parfaite du concept de l'Absurde. Tetsuo a transformé son existence en un carnage digne de Scorsese, mais il retourne courir pour garder le cardio. Si l'enfer c'est les autres, pour Negishi, l'enfer c'est surtout le parcours de santé.
Crazed Fruit est le film parfait pour réaliser que, quitte à être aliéné par le capitalisme ou écrasé par le vide de l'existence, autant que ce soit sur une bande-son rétro et sous la lumière crue d'un chef-d'œuvre du cinéma d'exploitation japonais. Negishi a voulu filmer des corps qui s'entrechoquent ; il a accidentellement filmé le choc des concepts.
Aristote aurait détesté le manque de tempérance des personnages, Kant aurait fait une crise d'apoplexie devant l'absence totale d'impératif catégorique, mais nous, on jubile devant ce joyeux naufrage intellectuel.