Dès sa séquence d'introduction, avec ce lent travelling passant de la lumière à l'ombre, ce couple se disputant en ombre portée, cette adolescente tremblante, perturbée par un cri étrange s'échappant de la nuit, le film impose une ambiance et une volonté de travailler son cadre et instiller une angoisse par le prisme d'une caméra languissante, toujours prête à s'attarder, à repousser le temps convenu pour atteindre ce bref moment où le rien devient inquiétude.
Le film se passe en Allemagne, dans un lieu perdu au milieu des bois, le cadre est lumineux, presque idyllique. Cette famille recomposée vient s'installer pour aider à construire l'hôtel en devenir, mais derrière cette image se cache déjà une angoisse sourde, la fille aînée est littérallement séparée du reste de la famille en voyageant dans le camion des déménageurs. Une errance s'installe, perdue entre la fille que l'on n'écoute pas et celle qui ne parle pas.
La musique atmosphérique apporte une touche indéniable, un sentiment de séparation du monde réel, une dichotomie entre l'image et les sensations. Les surcadrages appuient l'isolement, les mouvements de caméra transposent l'écart évident qui noue les relations, comme cette caméra panotant vers le bas pour faire apparaitre la demie sœur devant Gretchen, ou ce jeu sur les reflets dans une vitre faisant apparaitre Gretchen entre son père et sa belle-mère, une illusion comme ce qui semble avoir motivé ce voyage.
L'horreur prendra naissance au détour de la première nuit, distorsion sonore, perte des repères temporels,une femme mystérieuse paraissant tout droit sortie d'un giallo, grandes lunettes noires, trench-coat informe, une silhouette surgissant de l'ombre, du sang une lame, Gretchen sauvée en atteignant l'hôpital, comprimé dans le sas séparant l'extérieur de l'intérieur dans une séquence rappelant L'Oiseau au Plumage de Cristal. Tilman Singer semble vouloir s'inscrire dans la continuité évidente d'un cinéma horrifique des années 70, le mystère, la paranoïa, une indolence de façade et des traumatismes évidents.
En ancrant subtilement son métrage dans l'identité, la parentalité, la cruauté du deuil et le besoin d'appartenance, le réalisateur apporte à son film une forme de poésie languide où l'image du monstre bascule de l'intime au grand guignol, les corps avides libèrent leurs sucs, vomissent une réalité insondable et se perdent dans des expériences où la vie n'a plus de sens, perdurer envers et contre tout sans tenir compte des individus. Un film étrange et attendu où Hunter Schafer dégage une présence indéniable et magnétique, un vrai plaisir.