Dans la nuit
6.8
Dans la nuit

Film de Charles Vanel (1930)

Beaucoup connaissent Charles Vanel l’acteur, l’un des plus grands de l’histoire du cinéma français, dont la carrière connut une longévité exceptionnelle, s’étalant sur presque 80 ans, de 1910 à 1988. S’il a su se distinguer devant les caméras des plus grands cinéastes, peu se souviennent, ou savent que Charles Vanel s’essaya également à la réalisation, une fois. Une seule, en 1929, pour réaliser Dans la nuit, un unique long-métrage, mais un véritable coup d’éclat.


Ici, Charles Vanel est acteur-réalisateur, conduisant les équipes tout en tenant le rôle principal, celui d’un ouvrier travaillant dans une carrière. Le film s’ouvre sur des images de cette même carrière, exposant le quotidien du métier, avant de se focaliser sur la fête célébrant le mariage de l’ouvrier et de sa femme. D’abord le repas, puis la virée au village, le bon temps dans les attractions, puis le passage devant la carrière, première rencontre entre le lieu de travail et le mariage, qui se retrouveront intimement liés. Les deux amants rejoignent alors leur domicile, pour marquer le début d’années de bonheur et d’insouciance. Tout cela serait parfait si, un jour, par malheur, le mari n’était pas victime d’un grave accident de travail dont, s’il parvint à y survivre de peu, il ressortira défiguré. Se posent alors ces questions : Comment continuer ainsi ? Comment l’amour peut-il survivre à un tel traumatisme ? Comment se reconstruire quand son propre visage a été complètement défiguré ?


Si la trame de Dans la nuit n’est pas originale pour nous, spectateurs de 2020, il est très intéressant de voir le traitement qui est ici proposé par Charles Vanel, qui surprend à bien des égards. Dans la nuit, c’est d’abord ce masque, un masque presque mortuaire, vraisemblablement moulé sur le visage du personnage lui-même, pour qu’il puisse s’y adapter. Aussi figé soit-il, il ne parvient jamais à cacher la détresse de l’homme qui se cache derrière. C’est aussi un montage d’une grande intelligence, dynamique, mélangeant parfois les temporalités sous forme de flash-back ou de flash-forward mais, surtout, quasiment dépourvu d’intertitres, et n’ayant que quelques dialogues écrits rajoutés en surimpression sur l’image, permettant d’éviter au maximum les coupures, conférant une grande fluidité au film, et une expression optimale du langage des images. Enfin, c’est surtout un film à la frontière des genres, sortant presque du cadre de la réalité pour s’aventurer vers quelque chose de plus fantastique, onirique, cauchemardesque. Sombre, sinistre, presque horrifique, Dans la nuit entretient un suspense grandissant qui happe le spectateur dans la tourmente de l’infortuné héros.


Charles Vanel nous parle ici surtout d’amour, de sa naissance à son érosion, des doutes, de sa mort et de sa renaissance, de ses joies et de ses tourments. Mais il est surtout impressionnant de constater un tel degré de maîtrise pour une première réalisation. Les mouvements de caméra sont toujours judicieux et servent le propos du film, et c’est surtout sur le travail de l’ambiance que Dans la nuit est une réussite. Du jour, celui du mariage et de la célébration de l’amour, fleuri, heureux et printanier, nous passons à la nuit, dans une atmosphère sombre, triste, voire terrifiante, celle de la solitude et de la carrière. On y voit les ingrédients des cinémas de Renoir, Franju et Hitchcock, au crépuscule du cinéma muet. Vanel disait « la dépense d’énergie d’un acteur est celle d’un enfant et celle d’un metteur en scène est celle d’un adulte » , et nul doute qu’ici le cinéaste fait preuve d’une grande maturité.


Mais, alors, pourquoi Charles Vanel, après des débuts aussi prometteurs et convaincants, ne poursuivit-il pas une carrière de réalisateur ? Simplement car nous sommes en 1929, et qu’à cette époque, le cinéma connait un bouleversement majeur. Comme l’écrivit Guillemette Olivier-Odicino : « Sorti en même temps que Le Chanteur de jazz, le premier film parlant, Dans la nuit fut totalement ignoré. Charles Vanel renonça à la mise en scène. À la vue de cette merveille, son découragement semble impardonnable. » Si la déception de Charles Vanel est totalement compréhensible, on ne peut que regretter ce concours de circonstances, et qu’il ne soit pas revenu sur sa décision. Car, s’il nous gratifiera plus tard de formidables performances en tant qu’acteur, il avait sans aucun doute de magnifiques choses à montrer en tant que réalisateur. Aujourd’hui, Dans la nuit est un film quasiment oublié, inconnu, introuvable, comme un trésor perdu et fantasmé, dont il faut impérativement préserver la mémoire.


Critique écrite pour A la rencontre du Septième Art

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le 25 janv. 2020

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