Les documentaires d'Adolphe Drhey ont ce charme délicieusement suranné des vieilles demeures construites par des mains calleuses que le prix de l'effort n'effraie pas. Ils gagnent, au fil des années, un pouvoir de séduction que la patine du temps ne fait qu'enrichir. Les films qu'il consacre à l'histoire du football français sont un peu les temples de notre mémoire collective, parce qu'ils racontent comment la France est devenue une véritable nation de football.
À mon sens, Adolphe Drhey inaugure ici une tradition qui se poursuivra, des années plus tard, avec Les Yeux dans les Bleus (1998) et Les Bleus 2018 : au cœur de l'épopée russe (2018 ), deux documentaires dont les auteurs, Stéphane Meunier, pour le premier, Emmanuel Le Ber et Théo Schuster pour le second, retracent à vingt ans d'intervalles, la marche euphorique et victorieuse de l'équipe de France de football en Coupe du monde.
Le cinéaste s'est notamment intéressé à la magnifique équipe de France des années 80, qui s'est brillamment illustrée au cours des Mondiaux 82 et 86, et qui est devenue championne d'Europe en 1984.
En 1986, il réalise Dans le secret des Bleus, qui retrace le parcours exceptionnel de l'équipe de France au Mondial 86, en mettant soigneusement en avant les coulisses de cette formidable aventure.
Nous sommes donc en 1986, et cette année-là, la Coupe du monde a élu domicile au Mexique, au son des mariachis et sous une chaleur accablante. C'est une équipe de France sereine et expérimentée, forte de son titre de championne d'Europe, qui débarque en terre mexicaine. Conscient d'être un privilégié, Adolphe Drhey, qui a déjà vécu à leurs côtés¹ pendant l’Euro 84, accompagne les joueurs au Mexique, se glisse, comme il le dit lui-même, telle une petite souris, dans leur intimité, et devient leur confident et complice.
Que ce soit sur le terrain, dans les vestiaires, aux entraînements ou durant les matchs, la caméra suit pas à pas le cheminement conquérant de la bande à Platini et nous fait découvrir une chaleureuse équipe de France, festive, ouverte et confiante. Sur le terrain et sous la houlette de son entraîneur, Henri Michel, elle réussit à déployer un jeu collectif des plus chatoyants. En revoyant certaines séquences de jeu, j'ai été surpris par les qualités techniques et la créativité de jeu offertes par cette équipe de France, adepte du beau jeu, cher à Michel Hidalgo. Point culminant de l'épopée mexicaine : ce quart de finale épique contre le Brésil, qui restera pour moi, avec le cauchemardesque France-RFA de 82, le plus beau match que l'équipe de France ait jamais réalisé.
Plus qu'une chronique sportive, c'est une aventure humaine et collective qui se dessine progressivement. C'est aussi une rencontre avec un pays et ses traditions. Par sa curiosité, Adolphe Drhey fait office d'éternel voyageur, nous faisant découvrir cette terre mexicaine aux saveurs exotiques, accompagnant les joueurs à la rencontre de ses habitants pour les initier à l'exubérance de leur culture.
Mais l'idée originale d'Adolphe Drhey est d'avoir fait visionner son documentaire, réalisé pendant la Coupe du monde au Mexique en 1986, aux joueurs de l'équipe de France 98, pratiquement la veille de leur finale du 12 juillet 1998 contre le Brésil, pour en recueillir les réactions à vif et mettre à nu les émotions et les souvenirs de chacun. Comme un effet miroir, le regard porté par la génération des Zidane, Djorkaeff, Guivarc'h, permet de multiplier les angles de vue et de mesurer l'impact que cette ancienne équipe de France a pu avoir sur leur carrière de footballeur.
À la veille de leur finale, ce travail d'introspection leur a sans doute permis de se recentrer sur eux-mêmes, de mieux gérer psychologiquement leur finale. Et de mieux apprendre de certaines erreurs du passé, afin de réussir là où leurs aînés ont échoué.
Sur le toit du monde.
1. Une équipe de rêve : les Bleus, l'épopée de 1984 d'Adolphe Drhey.
Kermite.