Un des principaux charmes de "Darling" (sorti en 2007, à ne pas confondre avec le film homonyme français de Christine Carrière sorti la même année) tient au caractère acidulé de la semi-comédie suédoise, une tonalité qui génère constamment un léger inconfort constructif avec ses deux portraits croisés. Pas vraiment une comédie à proprement parler d'ailleurs, mais un mélange d'humour noir et de réalisme froid pour décrire deux personnalités paumées dans Stockholm, paumées dans la ville et l'époque modernes.
Pendant près d'une heure les trajectoires sont parallèles, sans intersection visible. Eva est une jeune femme complètement absorbée par son milieu et sa classe sociale supérieure, elle travaille dans un magasin de luxe, elle fréquente exclusivement des personnes appartenant à la haute société, elle jouit d'une beauté froide. Bernard est un homme beaucoup plus âgé, simple et bienveillant, abandonné par sa famille, contraint par des finances amaigries de retrouver un emploi sur le tard. Les oppositions entre les deux mondes ne sont pas d'une lourdeur insoutenable, et au contraire attisent la curiosité — on ne comprend pas tout de suite où Johan Kling veut nous emmener. On voit juste deux rapports au monde, à la société, au travail, vraiment très différents et illustrant des maux variés.
Quand les deux trajectoires se croisent, c'est pour observer les prémices d'une amitié impossible en théorie, qui n'avancera qu'en cahotant, comme condamnée d'avance. Ces deux personnages aux parcours de vie si différents se retrouvent employés dans le même fast food pour des raisons diamétralement opposées, et "Darling" jouera beaucoup de leur principale différence : l'un est émotionnellement présent là où l'autre semble constamment déconnectée. Le film ne raconte pas grand-chose de profond, souffre de grands pans sous-développés, mais trace un sentier peu courant, filant droit vers son anti-happy end pétri d'amertume et vers son constat accablant sur l'aliénation urbaine commune.