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le 27 avr. 2011
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Dead Man, c'est un western halluciné, une échappée mystique et destructrice d'un pauvre comptable (Johnny Depp) brusquement propulsé dans le monde sauvage du far (far) west. Le far west intriguant,...
La scène d'ouverture est typique du style Jarmusch : un véritable geste de mise en scène, une séquence avare en dialogues que relève une pointe d'humour. Un train file vers l'Ouest. Sa mécanique fumante et vrombissante alterne avec l'intérieur du wagon où a pris place William Blake, notre jeune héros. Celui-ci regarde par la fenêtre, voit défiler un paysage changeant. Au début, le compartiment est civilisé, hommes en costume, dames bien mises, une jeune fille adresse même à Blake un timide sourire. Peu à peu, la physionomie des voyageurs change : de moins en moins de femmes, des gueules de plus en plus patibulaires, des hommes en guenilles ou en costume de trappeur. Lorsque le train longe un champ où paissent des bisons, tout le monde se met à la fenêtre pour tirer. Un étrange homme au visage noirci au cirage lui signifie que la lettre d'embauche qui lui a fait traverser l'Amérique n'aura que peu de valeur à Machine, le patelin où Blake est venu travailler comme comptable.
Ce n'était qu'un hors d’œuvre : Machine s'avère une autre planète pour le jeune homme courtois fraîchement débarqué de Cleveland. Des ossements jonchent le sol, des coups de feu sont tirés à l'improviste, un type se fait faire une gâterie dans la rue sous la menace de son arme, Blake tombe nez à nez avec un faciès effrayant. Un cauchemar. Par cette brillante ouverture, Jarmusch déconstruit le mythe américain : la transhumance vers l'Ouest, synonyme d'espoir comme le montrait si bien Les Raisins de la colère de Steinbeck, se mue en un chemin décadent. Avec son costume, ses cheveux soyeux (comme le noteront des trappeurs) et ses lunettes, Blake fait figure d'anomalie dans le décor.
Heureusement, voici les locaux de l'entreprise Dickinson. L'adjoint au directeur qui l'accueille, dépenaillé, mal rasé, le cheveu gras, lui indique que sa lettre date de deux mois et que la place, depuis, a été prise. Blake demande à voir le directeur, insiste même, ce qui suscite l'hilarité de tous dans le bureau. Dans le bureau du boss, personne. Un crâne sur le bureau, un grand portrait de notre homme le surplombant. Dickinson apparaît, sorti de nulle part, fusil braqué. Blake est mis dehors. Les couloirs de l'usine qu'il traverse ressemblent à la vision que l'on se fait de l'enfer. Ayant utilisé ses derniers sous pour obtenir une fiole d'alcool, il est en train de la consommer devant le saloon lorsqu'une femme se fait jeter dans la boue sans ménagement. Cette femme qui confectionne des roses en papier pour ne plus se prostituer est une véritable bouée pour le jeune Blake, apportant de la grâce et de la pureté dans cet univers, comme le montre la belle scène en gros plan chez elle. Blake est subjugué par ses lèvres et la naissance de sa poitrine. Las, c'était la fiancée de Charlie, le fils de Dickinson, revenu reconquérir sa belle. Coup de feu, Thel est tuée, Blake riposte, maladroitement mais il tue malgré tout Charlie. Plus qu'à s'échapper par la fenêtre, laissant à terre un parterre de roses en papier qui semble répondre à la constellation dans le ciel.
Il fallait décrire minutieusement ce début tant il est savoureux. La suite ? Ce sera l'errance de Blake, qui a croisé la route d'un Indien, Mr. Nobody. Référence à l'Odyssée, puisque Ulysse avait répondu au Cyclope qu'il se nommait Personne. C'est bien une odyssée dont il est question, un retour au foyer, mais celui-ci n'est pas Cleveland. Blake, en effet, qui a reçu une balle dans l'épaule, est déjà mort, comme le lui affirme à plusieurs reprises son nouveau compagnon. Le périple que lui propose Nobody sera le voyage de son âme vers l'au-delà.
Jarmusch s'est ingénié à conserver les codes du western américain : big boss impitoyable, affiches promettant une récompense à qui rapportera mort ou vif le blanc bec qui a osé tuer son fils, tueurs à gages sur ses traces, grands espaces, soirées au feu de camp, Indiens hostiles ou pacifiques que l'on croise çà et là. Cet univers fruste et violent s'oppose à la candeur angélique de Blake, âme pure qui progresse dans la fange. Une fange faite de violence dûment justifiée par la Bible, de vulgarité et de rapacité. Ses premiers meurtres sont commis sous le coup de l'affolement, avec maladresse. Ce n'est qu'après que Nobody l'aura initié à son nouveau rôle qu'il va trouver une assurance dans le tir. Pour cet Indien qui, rejeté par les siens, s'est retrouvé exilé en Angleterre où il a découvert William Blake, les choses sont claires : ce pied tendre anachronique est la réincarnation du grand poète. Son nouveau mode d'expression sera les armes. Nobody s'exprime sans cesse comme un grand sage, à coups d'aphorismes ésotériques, ce qui agace son compagnon aux prises avec la douleur et l'affaiblissement. Il dépouille Blake de ses lunettes, lui affirmant qu'il verra mieux sans, l'invite par son stoïcisme à abandonner son sentiment d'injustice ("je n'ai pas tué Thel !" s'écrit le jeune homme en contemplant les affiches clouées sur les arbres, ce qui laisse de marbre son compagnon). Enfin, il peint sur son visage des parures pour le préparer au grand voyage.
Les trois tueurs à gages lancés à ses trousses sont croquignolets : Cole est une vedette de la profession, un taiseux aux dents d'acier, un tueur implacable célèbre pour avoir tué puis mangé ses propres parents ; Conway est une grande gueule sans scrupule, sans cesse en train de déblatérer mais incapable de s'endormir sans un ours en peluche qui se substitue à sa maman ; enfin, Johnny 'the Kid' Pickett a l'air si jeune qu'on lui donne 14 ans, "moins que le nombre de personnes qu'il a déjà abattues" assure Dickinson. Le boss oblige ces trois solitaires à faire équipe, ce qui, bien sûr, n'ira pas à son terme. Seul Cole restera.
Ce ne sont pas les seuls personnages hauts en couleurs que Jarmusch donne à voir. On croisera aussi trois trappeurs rugueux dont l'un aux allures de Ma Dalton, deux marshalls chauves aussi proches l'un de l'autre que Dupont et Dupond, un épicier-armurier prédicateur. Tout ce beau monde sera éliminé par Blake qui s'est mué en ange de la mort, parfois aidé par son associé Nobody. Dans la tradition du western que sut si bien magnifier Sergio Leone, le bon et le méchant se retrouveront seuls en duel : Nobody et Cole s'entretueront. Blake, lui, après avoir parcouru le fleuve qui, comme le Styx, mène à l'au-delà, après avoir eu un avant-goût de cet au-delà dans un village autochtone, se retrouvera sur l'océan, ayant rejoint le grand tout.
Disons-le : cette errance dans les contrées sauvages ne passionne pas toujours. Jarmusch, pourtant, y met de la poésie : ainsi de cette superbe scène où Blake découvre un faon mort, un trou dans la tête. Il s'allonge à ses côtés, les deux faces semblant soudain jumelles, avant d'être saisi par la caméra en plan zénithal dans une position fœtale. De l'humour aussi : tout le monde, de Thel à Nobody en passant par les trappeurs, demande à Blake s'il a du tabac, ce à quoi il répond invariablement "je ne fume pas". Un running gag bien dans les cordes du réalisateur américain. De l'outrance, avec le sang qui gicle comiquement de la poitrine de Thel puis la tête de Johnny écrasée comme un bout de caoutchouc par Cole après que celui-ci l'a abattu. Du fantastique, avec cette vision de Blake, soudain encerclés par des Indiens alors qu'il n'y avait autour de lui que des feuillages. De la beauté plastique, avec les vêtements de Cole d'un noir constellé de petits points lumineux tout comme son cheval, avec cette traversée d'un bois de bouleaux, image toujours cinégénique qui trouve tout son sens puisque Nobody est en train de parler à Blake du monde des Blancs - ces "connards de Blancs" comme il lance à tout va, phrase que le même Gary Farmer reprendra dans Ghost Dog, l'opus suivant de Jarmusch. Ou encore, cette autre traversée d'une forêt de séquoias géants et de fougères. Tout cela est superbe mais n'annihile pas tout à fait la sensation d'un film un peu décousu.
Certes, Dead Man est avant tout un film d'atmosphère, une balade onirique plutôt qu'un récit façon Hollywood. La B.O. signée Neil Young, de simples accords de guitare électrique qui constitue l'unique musique du film, concourt à installer un puissant charme macabre. La distribution est parfaite : Johnny Depp en Pierrot Lunaire, Gary Farmer en vieux sage imperturbable, Lance Henrikson en monstre froid, Alfred Molina en prédicateur allumé, Iggy Pop en "Ma Dalton", sans oublier le grand Robert Mitchum en patron truculent.
De l'authentique cinéma d'auteur. Jarmusch fera encore mieux avec l'opus suivant, qui reprendra dans un univers urbain bon nombre de thématiques de ce Dead Man. Ce sera Ghost Dog - la Voie du Samouraï.
Créée
le 30 mai 2026
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