Dead Sea (2024), réalisé par Phil Volken, s’inscrit clairement dans un entre-deux mal assumé : celui d’un thriller de survie grand public flirtant avec l’horreur, sans jamais oser franchir le pas. Le film semble constamment freiné par une logique de classification — éviter le choc frontal, rester regardable — au prix d’un traitement aseptisé d’un sujet pourtant profondément dérangeant : le trafic d’organes. Cette hésitation structurelle empêche le film d’assumer pleinement ce qu’il raconte et désamorce en permanence sa propre violence.
Kaya et ses amis Tessa, Sadie et Xander partent en excursion en jet-ski. Après un moment d’insouciance, un accident survient : deux engins se percutent, l’un des garçons disparaît en mer et, parmi les trois survivants, deux sont gravement blessés. Désorientés, sans défense, ils dérivent en pleine mer. Ils sont secourus par Rey, capitaine d’un bateau de pêche, qui promet d’appeler les garde-côtes. Pourtant, le temps passe anormalement. Kaya, seule indemne, commence à douter. Lorsqu’elle pénètre dans la cabine pour obtenir des nouvelles, Rey l’endort. À son réveil, elle est enfermée dans la cale avec Tessa. Elles comprennent alors que leur sauvetage n’était qu’un piège.
Un yacht approche. Un homme monte à bord : un médecin impliqué dans un trafic d’organes. Rey revend les victimes qu’il récupère en mer. Le docteur prélève des organes dans des conditions sordides avant de jeter les corps à la mer. Le jeune homme rescapé de l’accident subit ce sort. Tessa est la suivante. Kaya parvient à se libérer à l’aide d’un câble, sort de la cale pendant que Rey est occupé, et trouve un fusil anti-sous-marin. Elle surprend le médecin au moment où il s’apprête à opérer Tessa. Certain qu’elle n’osera pas tirer, il s’avance, trébuche et déclenche accidentellement le tir. Le médecin meurt sur le coup.
Les deux jeunes femmes se cachent jusqu’à la nuit, puis tentent de rejoindre le yacht à la nage. Trop faible, Tessa reste accrochée à une bouée dans l’obscurité. Kaya parvient à monter à bord du yacht et découvre sur un ordinateur l’ampleur du système : des listes de victimes, des corps mis à prix, une véritable chaîne de commercialisation du vivant. Elle parvient à contacter les secours et à activer une balise. Rey surgit, la poignarde. Dans un ultime geste, Kaya lui tire une fusée de détresse dans la bouche. La balise est activée, les secours arrivent, et les deux jeunes femmes survivent.
Dès les premières scènes, Dead Sea adopte une mise en scène fondée presque exclusivement sur le hors-champ. Violence, mutilations, actes chirurgicaux : tout est suggéré, rarement montré. Ce choix donne au film une apparence lisse, presque clinique, en contradiction directe avec la brutalité du sujet traité. L’accident initial manque d’impact et de crédibilité. Les scènes de prélèvement promettent une montée en tension qui n’arrive jamais. Les outils chirurgicaux sont brandis, mais l’acte est systématiquement évité. Ce n’est pas tant l’absence de gore qui pose problème que l’absence d’incarnation réelle de l’horreur.
Cette contradiction se prolonge dans le traitement du corps de Kaya. Le personnage est filmé presque constamment en maillot de bain, choix qui n’est pas neutre. Sur le principe, cette exposition pourrait renforcer la vulnérabilité du personnage, souligner un état de survie primitive et mettre en tension un corps jeune face à un système criminel froid et utilitaire. Mais là encore, le film n’assume pas pleinement ce qu’il met en place. Le corps est montré, exposé, esthétisé, mais jamais réellement mis en jeu. Il devient un objet de regard plus qu’un véritable enjeu dramatique.
Ce traitement crée un malaise latent : alors que le film prétend dénoncer la marchandisation du corps humain, il entretient paradoxalement une forme de fétichisation visuelle, sans jamais confronter frontalement le spectateur à la violence réelle exercée sur ces corps. Le film montre la vulnérabilité, mais refuse d’en explorer les conséquences physiques et morales. Il y a là une dissonance claire entre le propos affiché et la mise en scène, comme si Dead Sea hésitait constamment entre exploitation visuelle et critique, sans jamais trancher.
Malgré ces limites, le film repose sur une interprétation convaincante. Isabel Gravitt incarne Kaya avec justesse, mêlant fragilité, endurance et détermination. Elle porte le film émotionnellement. Le capitaine Rey est également réussi : charismatique et inquiétant, il installe un malaise trouble, renforcé par une sensualité ambiguë qui participe à l’inconfort général.
Dead Sea aurait gagné à pousser plus loin son propos, en montrant réellement la logique économique du trafic d’organes, en assumant une violence plus frontale ou en désérotisant progressivement le corps pour en faire un véritable champ de bataille narratif. À la manière de Hostel ou d’univers plus radicaux et malsains proches de l’imaginaire des red rooms, le film aurait pu devenir profondément dérangeant. En l’état, il reste un thriller correctement interprété mais désamorcé, trop sage face à ce qu’il raconte. Un film qui promet l’horreur, mais choisit constamment de la tenir à distance.