Paru en 1993, Demolition Man, réalisé par Marco Brambilla, est un film aussi explosif que visionnaire, qui mêle l'action brute à la satire dystopique avec une audace délicieusement décomplexée. Porté par un Sylvester Stallone en pleine forme physique et secondé par un Wesley Snipes déchaîné, ce blockbuster à la fois bourrin et malin méritait bien mieux que sa réputation de simple nanar futuriste. Trente ans plus tard, le voilà réhabilité en joyau pop postmoderne.
Los Angeles, 1996. Dans un monde à feu et à sang, le sergent John Spartan, surnommé « Demolition Man » pour son art de raser des pâtés de maison à chaque arrestation, affronte Simon Phoenix, psychopathe en roue libre et amateur de crimes créatifs. L’un et l’autre sont cryogénisés à la suite d’un carnage aux dommages collatéraux un peu trop spectaculaires. Réveillés en 2032 dans une société aseptisée, où toute violence, toute vulgarité, et même les rapports sexuels ont été éradiqués (adieu insultes, burgers gras et relations charnelles sans casque de VR), les deux hommes reprennent leur duel ancestral. Mais cette fois, c’est dans une utopie à la George Orwell revue par les Bisounours que la castagne va reprendre.
Là où Demolition Man frappe fort, c’est dans sa double lecture. Derrière le vernis du film d’action high-concept, c’est une charge féroce contre les dérives d’une société trop propre pour être honnête. Les armes ont disparu, la police n’a plus besoin de savoir se battre, et dire des gros mots vous vaut une amende instantanée via imprimante murale. Oui, une imprimante. Dans les chiottes. Demolition Man, c’est Orwell qui découvre le stand-up, c’est Aldous Huxley qui mate un buddy movie.
Le film aligne les idées comme un fusil à munitions variables : le système judiciaire automatisé, la privatisation de tout par une multinationale bienveillante (Taco Bell, ou Pizza Hut selon le pays de diffusion), et même la surveillance comportementale au quotidien. Le politiquement correct y devient une religion, et tout comportement « non aligné » est puni avec une courtoisie glaçante. Dans ce futur sous cloche, Stallone est littéralement un homme des cavernes parachuté au beau milieu d’un musée IKEA.
Stallone, justement, incarne à merveille ce héros déphasé mais droit dans ses bottes. Il n’a jamais été aussi drôle en jouant aussi sérieusement un personnage aussi caricatural. À ses côtés, Sandra Bullock, dans l’un de ses premiers grands rôles, est irrésistible en flic naïve et nostalgique d’une époque qu’elle n’a pas connue – un monde d’action, de testostérone, et de « coquillages » dont personne ne comprend l’usage (et nous non plus, d’ailleurs).
Mais c’est Wesley Snipes qui crève littéralement l’écran. En Simon Phoenix, il cabotine avec une jubilation punk, fluo et dangereusement contagieuse. Imaginez le Joker, avec des dreadlocks et un art martial par minute. Face à la société propre sur elle, Phoenix est le grain de sable qui fait dérailler la machine. Et c’est jouissif.
Visuellement, Demolition Man est typique de son époque, entre décors aseptisés et explosions pyrotechniques à l’ancienne, mais son charme réside ailleurs : dans son cynisme lumineux, son goût du contraste et sa capacité à anticiper, parfois avec un effrayant degré de précision, certains glissements contemporains.
Derrière ses punchlines et ses bastons, le film interroge : à force de vouloir tout contrôler, ne risque-t-on pas d’effacer ce qui nous rend profondément humains ?
Un film où la violence est interdite mais où la liberté l’est aussi. Un monde où tout est sécurisé, sauf l’âme. Un film d’action ? Oui. Mais aussi une fable sociopolitique, un pamphlet hilarant contre l’hygiénisme moral, et une lettre d’amour explosive à la culture pop des années 90. Bref, un objet culte, tout en muscles, en satire et en clins d’œil.
Et si vous ne l’aimez pas, sachez que vous venez de recevoir une contravention de deux crédits pour langage subversif.