Ce film m'a jeté un sort et je suis encore sous son charme vénéneux. Dès le long générique de 5 minutes, qui commence par une petite pelleteuse qui sillonne à l'aube un vieux village polonais désert, la traversée de la rivière dans le bac et se termine dans une immense carrière par un énorme "demon" archaïque grossièrement gravé dans la pierre, titre qui semble suivre comme une menace la minuscule voiture de Piotr le futur marié, j'ai eu la certitude immédiate que j'allais aimer ce film passionnément.
J'ai eu un coup de foudre d'abord visuel et atmosphérique. La photo, les décors, la musique (Penderecki principalement) installent d'emblée une atmosphère à la fois mélancolique, étrange et légèrement oppressante que j'ai immédiatement adorée. Et le réalisateur a admirablement réussi à la faire perdurer et à faire monter très progressivement la pression jusqu'à la fin avec une grande subtilité, en laissant une part de mystère.
J'aime quand un réalisateur compte sur la culture et l'intelligence du spectateur. L'histoire racontée, qui n'a rien à voir avec un film d'horreur, est avant tout un drame familial sur fond de drame historique. Se déroulant dans la Pologne rurale, elle suppose que l'on ait un minimum de connaissances sur son passé récent (seconde guerre mondiale). Marcin Wrona suggère, procède par petites touches et allusions, n'utilisant les dialogues qu'avec parcimonie. Il préfère nous faire ressentir les choses et tirer des conclusions par nous-mêmes. Le passé est le personnage principal de ce film, le fantôme qui contamine Piotr le marié, plane sur son mariage et en gâte progressivement l'ambiance. On est tout de suite frappé par l'ambiance inhabituelle de ce mariage. On devrait ressentir de la joie, mais comme une mauvaise odeur, quelque chose cloche, pourrit l'air ambiant, sans qu'on arrive à l'identifier. Et puis peu à peu, on perçoit des choses, des détails bizarres, comme ce squelette découvert en creusant la terre pour faire une piscine dans la propriété familiale, ce verre cassé avec le pied au lieu d'être jeté par-dessus l'épaule selon la tradition polonaise, le discours interminable d'un vieux professeur juif qu'on fait taire parce qu'il plombe l'ambiance, l'allemand (ou plus précisément le yiddish) parlé par Piotr quand il est "possédé". Ce malaise qui s'épaissit de minute en minute prend peu à peu forme. Piotr devient paradoxalement, le trouble-fête de son propre mariage, car à travers lui s'invite à la fête un fantôme féminin, Hana, qu'il est le seul à voir et qui va finir par prendre possession de lui. Mais Hana est plus qu'un fantôme, car elle traîne avec elle un passé sombre qui concerne la famille de la mariée (et plus largement la Pologne). Mais Wrona ne donnera jamais d'explications claires qui auraient gâché sa fascinante atmosphère et je lui en suis profondément reconnaissante.
Piotr est trouble-fête à plusieurs titres, c'est ce qui rend son personnage et le drame familial particulièrement passionnants et profonds. Il l'est d'abord en temps que "possédé" par un fantôme, mais il l'est aussi plus concrètement en temps que futur mari de Zaneta, fille adorée du papa riche entrepreneur qui n'a pas l'air de se réjouir du mariage. Polonais vivant en Angleterre depuis des années, il est clairement un intrus dans la famille polonaise propriétaire terrienne de sa future femme. Son comportement de plus en plus erratique va envenimer les choses et susciter peu à peu l'hostilité du clan familial qui va chercher à camoufler le problème. Tandis que le beau-père et son clan, seulement soucieux de préserver les apparences, deviennent de plus en plus antipathiques, l'empathie du spectateur grandit pour Piotr, de plus en plus ostracisé dans sa souffrance.
Les personnages sont bien écrits et surtout, formidablement interprétés. Itay Tiran, en particulier, est impressionnant d'intensité et de présence physique quasi silencieuse dans le rôle de Piotr, le jeune marié de plus en plus perturbé et perturbant. Mais tous les personnages autour de lui - le beau-père, le professeur juif, la mariée et le frère - sont bien dessinés et participent avec force à ce portrait familial tout en non-dits.