Documentariste chevronné de l’Union Soviétique des conséquences de son effondrement, Sergeï Loznitsa n’avait plus opté pour la fiction depuis 2017, lorsqu’il avait présenté l’éprouvant Une femme douce, en compétition au Festival de Cannes. Huit ans plus tard, il y fait son retour, par un récit qui s’inspire d’une nouvelle de Georgy Demidov, un physicien ayant subi l’emprisonnement politique au Goulag. Son texte, écrit en 1969, a dû attendre 40 ans avant de pouvoir être publié, après des décennies de censure et de confiscation par le KGB.
Deux Procureurs n’a pas pour ambition de documenter précisément une époque, ou de procéder à de nouvelles révélations : c’est au contraire une sorte de fable universelle, un cauchemar totalitaire qui, dans l’héritage de Kafka ou Gogol, explore les mécanismes aliénants du pouvoir et de la bureaucratie.
Le récit commence par un grain de sable dans l’engrenage : la sortie imprévue d’une lettre de réclamation d’un détenu emprisonné à tort, alors qu’elles sont généralement toute brûlées. Un infime espoir qui, grâce au zèle d’un jeune procureur idéaliste, va donner lieu à une enquête qui vient remettre en question la placidité d’un système carcéral opaque et bien rodé.
Loznitsa travaille une mise en scène en osmose avec l’atmosphère qu’il cherche à retranscrire : l’intrusion du procureur dans la prison a tout du huis clos, où la permanence des plans fixes, la palette des couleurs ternes et la prééminence des dialogues évoquent un théâtre filmé claustrophobe. Le cinéaste sait cependant tirer parti de ces contraintes, l’austérité se mettant au service d’une dénonciation virulente teintée d’ironie et d’humour noir, que ce soit dans le travail obsessionnel du cadre ou la rigidité des gardiens. Un monde figé, qui renvoie à l’imagerie de Jacques Tati (référence revendiquée par Loznitsa) et l’absurde acerbe d’un Roy Andersson.
Car la lutte contre le système se fait résolument dans une concurrence d’intelligence : au silence paranoïaque imposé aux citoyens terrorisés, le cinéaste répond par une image au cordeau, dans laquelle rien n’est laissé au hasard. La dualité annoncée par le titre met effectivement deux procureurs, le jeune novice contre le procureur général, qui saura écouter sa requête ; mais elle se retrouve également dans un récit où chaque segment (deux lieux, deux trajets en train, deux interludes musicaux, deux rôles secondaires interprétés par le même comédien) trouve son écho, dans un système pernicieux qui laisse autant entendre la possibilité d’avancer que le retour inéluctable au point de départ. L’ironie consiste donc aussi à montrer à quel point le régime paranoïaque finit par neutraliser ses meilleurs éléments, qui ne demandaient pourtant qu’à servir la cause, comme dans cette mission confiée à des ingénieurs devant déterminer si les dysfonctions dans une usine relèvent de l’incompétence ou du sabotage.
Dans cette quête qui semble vouée à l’échec, la figure du procureur provoque finalement moins de désenchantement qu’une certaine forme de tendresse, voire un motif d’espoir. Les yeux toujours braqués sur le monde contemporain, Loznitsa troque le baroque absurde et cauchemardesque qui concluait Une femme douce contre une certaine dose de pragmatisme. À l’heure où les régimes autoritaires font leur grand retour aux quatre coins du globe, le courage et la persistance d’un humaniste s’acharnant contre l’injustice pourraient bousculer la léthargie de certains défaitistes.
(7.5/10)