Devo
7.5
Devo

Documentaire de Chris Smith (2024)

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The Beginning Was The End : Devo, les agitateurs de l'industrie musicale américaine

Mon premier véritable contact avec la musique du groupe chroniqué aujourd'hui a eu lieu quand j'avais environ onze ou douze ans, un samedi après midi dans un Carrefour du Nord-Pas de Calais. Alors que mon père allait faire des courses, un écran avec le jeu Band Hero était disponible dans une zone du magasin. On était alors en plein dans la mode des Guitar Hero, ce jeu vidéo ou l'on pouvait se prendre pour une rockstar en tapant quelques notes sur une guitare en plastique. Même si mes goûts musicaux ont toujours été un peu bizarre par rapport à ma génération, au vu de ma fascination naissante pour les années 1980, j'étais alors en plein dans ma phase hard rock/thrash metal, à écouter Metallica dans un discman CD sur le chemin du collège. Pour autant ; quand j'ai testé le jeu, pas de hard rock en stock, mais plein de morceaux pop. Dans la liste, un nom retient mon attention : Devo.


Plus jeune, j'avais noté ce nom en fouillant dans les CDs de mon père, et j'avais gardé cette image étonnante de cinq ou six types habillés tout en gris avec des pots de fleurs sur la tête. Cette image m'a marqué, et sans vraiment savoir quel genre de musique ils pouvaient bien proposer, le souvenir est revenu à toute berzingue en voyant le nom du groupe dans le menu du jeu. J'ai ensuite pu jouer le titre « Whip It » (évidemment) devant des badauds un peu interloqués. La mélodie du morceau était simpliste, mais tellement catchy qu'elle a retenu aussitôt mon attention. Dés lors, c'était fini : je voulais tout savoir sur Devo, à commencer par la musique, évidemment.


Quelques années plus tard, vers 2013, alors que je commence à avoir fait le tour de leurs albums, je découvre via les réseaux sociaux que le groupe prépare alors un documentaire. J'étais déjà familier avec leurs clips complètement disjonctés, quitte à imiter le Mark Mothersbaugh grimé en savant fou dans le clip de « Jocko Homo » pendant les cours de science physique, ou toute la classe était habillée en blouse blanche. Je m'endormais en écoutant New Traditionalists en boucle, en écrivant les paroles sur des feuilles de classeurs et en essayant de retenir un maximum des punchlines que j'avais pu entendre de la bouche de Gerald Casale dans les interviews du groupe disponibles sur youtube. Même si je ne comprenais pas encore tout, et que je n'avais certainement pas encore assez de recul par rapport au reste de la scène musicale de la fin des années 1970 et du début des années 1980, Devo m'a parlé profondément. C'était de la musique faite par des outsiders pour des outsiders, et bien sûr, à force d'être considéré « bizarre » par certains (beaucoup) de mes camarades de classe à travers les années, ça allait devenir « ma » musique. Avec les B-52's, Kraftwerk et plus tard avec Talking Heads, je me suis également défini avec et à travers la musique et l'univers de Devo. Je reste complètement fasciné par leur point de vue, leur façon de pointer du doigt tout ce qui ne fonctionne pas avec la société, tout en gardant une certaine forme d'humour cynique et sarcastique. Douze ans plus tard, même si je n'ai jamais eu la chance de les voir en concert (leurs passages en Europe, sans parler de la France, sont extrêmement rares) ; je les écoute toujours avec autant de fascination.


Quel plaisir donc, de découvrir ce documentaire assez complet sur le groupe. Devo est un film qui permet de mieux comprendre comment et surtout pourquoi le groupe s'est formé. Car avant tout, Devo (le groupe) n'est à la base pas du tout un groupe rock, mais un véritable manifeste. Celui de la désévolution, théorie un peu fantaisiste pondue à la tout fin des années 1960, qui prends aujourd'hui à l'ère du tout numérique un tout autre sens. Pour Devo, l'espèce humaine a atteint son climax et la technologie qui l'entoure ne peut plus que le faire désévoluer pour revenir à l'état de sauvage, dans toute l'absurdité que tout ceci sous entends.


Apprendre par la suite que le groupe est conçu et pensé autour de deux cerveaux d'étudiants intéressés par le pop art et le dadaïsme n'est clairement pas surprenant. En revanche, d'apprendre que Mark Mothersbaugh et Gerald Casale ont commencé à travailler ensemble à la suite de la répression de la National Guard de Nixon sur les manifestations étudiantes du campus de Kent State, Ohio, est beaucoup surprenant. L'armée y a tiré à balles réelles, tuant quatre étudiants dont deux connaissances de Casale. Devo se forme en réaction à la violence, est demeure donc profondément politique, même si c'est un groupe qui sait parfaitement manier l'art de communiquer ses messages en diluant la politique dans un art pop mêlant musique expérimentale (à la base, du moins), performance théâtrale et imagerie choc. Dés 1973 et leurs tous premiers concerts, qui ressemblaient davantage à du performance art qu'à un show rock (ce qui leur a valu bien des ennuis avec le public), on comprends vite à quel point le groupe tente là quelque chose de profondément nouveau et révolutionnaire.


Heureusement pour eux, après quelques années d'errance, le mouvement punk leur permet une reconnaissance, d'estime au début : Iggy Pop et David Bowie les plébiscitent publiquement, ce qui leur permet de signer avec une maison de disque et de sortir leurs premiers albums à la toute fin des années 1970. Le label ne comprends pas le groupe, les ventes ne sont pas satisfaisante. Ils sont donc invités à composer un tube sans quoi ils peuvent dire adieu à leur carrière. Ainsi donc, se pliant aux règles de l'industrie sans véritablement y prendre part, la reconnaissance de Devo devient publique suite à un énorme malentendu autour du morceau « Whip It », pas du tout pensé comme un single mais qui devient rapidement, à la surprise générale, un énorme tube un peu partout dans le monde à l'été 1980. Le concept de Devo est dés lors dilué dans une masse, celle du mercantilisme et de l'industrie musicale, qui ne comprendra jamais le groupe (et ne fera rien pour le comprendre). Malgré tout, les deux leaders tentent tant bien que mal de jouer le jeu, tentent de lisser leur produit musical comme leurs propos, ce qui les conduira à leur perte...


Enfin ça, c'est le message que résume le film.


Car fort heureusement, Devo existe toujours aujourd'hui. Malgré les coup durs (départ d'Alan Myers, batteur historique ; fin de contrat avec Warner Records ; décès de « Bob 2 » Casale, entre autres) et après quelques temps morts, ils continuent encore aujourd'hui de tourner régulièrement. Devo, toujours leadé par le duo Mark Mothersbaugh et Gerald Casale a beau avoir vieilli, le message est d'autant plus pertinent (et percutant). Il semble même que les nouvelles générations embrassent totalement la vision du groupe.


L'ensemble du documentaire rends assez bien compte du parcours assez ahurissant du quintette d'Akron, Ohio entre le début des années 1970 et la fin des années 1980. La seule chose que je reproche au film, c'est de ne pas montrer « l'après » : le retour du groupe en grâce à la fin des années 1990 (cf le concert donné à Lollapalooza juste avant Metallica qui a dû faire tourner pas mal de têtes), leur exposition à un public plus jeune à partir des années 2000 (et parfois même trop jeune, allez donc chercher DEVO 2.0 sur internet), la sortie d'un nouvel album (et dernier à ce jour), Something For Everybody en 2010 et leurs incessantes tournées qui se poursuivent aujourd'hui encore.


Mis à part cette partie de l'histoire du groupe qui a certainement été volontairement écartée pour garder un rythme assez frénétique dans la narration, ce film est également une occasion pour les fans les plus assidus comme les néophytes curieux de découvrir des images complètement inédites, principalement des extraits de leurs concerts filmés dans les années 1973-1977. L'univers très visuel du groupe est là aussi complètement valorisé par le superbe montage du film, et les interventions orales des membres et de l'entourage de Devo permet sans arrêt de remettre les choses dans leur contexte, avec toujours cet humour si particulier.


Pour celles et ceux qui découvrent le groupe à travers ce film, je vous invite dés maintenant à vous pencher sur leurs albums. Ils sont tous excellents, mais peut-être que les cinq premiers disques, ceux décrits dans le film, sont certainement plus facile d’accès. Devo reste d'abord et avant tout un groupe étrange, avec des sonorités uniques. Les deux premiers albums, Q : Are Wen Not Men ainsi que Duty Now For The Future sont de véritables joyaux de post-punk, tandis que les trois albums suivants (Freedom Of Choice, New Traditionalists et Oh No ! It's Devo ; sortis entre 1980 et 1982) font certainement parti des meilleurs albums de new wave et de synthpop jamais conçus en Amérique du Nord. Le reste de leur discographie reste également intéressant. Shout (1984) est un album de synthpop pur (réalisé entièrement avec un synthétiseur/sampler Fairlight); Total Devo et Smooth Noodle Maps (1988 et 1990) sont certainement considérés comme les moins bons albums mais restent néanmoins intéressants; Hardcore Devo est une superbe compilation de leurs premiers morceaux, enregistrés en DIY tout au long des années 1970 tandis que Something For Everybody, leur album « comeback », est un très beau testament et une excellente synthèse de leurs travaux. Pour y voir plus clair, j'ai également fait un petit guide d'écoute disponible ici même sur Senscritique.


Pour celles et ceux qui sont déjà fans et souhaitent poursuivre « l'expérience Devo » ; le groupe est actuellement en pleine campagne de remastérisation de leurs films musicaux. Ils sont disponibles sur leur chaîne Youtube, accompagnés d'une série d'interviews dont chaque épisode explore les clips réalisés pendant une période particulière.


Enfin, que vous soyez fan ou pas du tout de ce groupe si particulier, le film reste un excellent divertissement et un très bel encart sur le monde de l'industrie musicale américaine de la fin du XXème siècle. C'est disponible dés maintenant sur Netflix.

Blank_Frank
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le 2 oct. 2025

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