Une fois là-bas, ça ira mieux. En Angleterre, en France, peu importe, ça ne sera jamais pire qu'ici. Alors quitte à s'inventer une famille, courir parmi les mères en détresse pour en trouver une qui voudrait bien céder sa fille. Ce sera sa couverture, son costume d'intégration. Yalini, accompagnée de Dheepan, prennent la route de l'Europe, en quête d'une vie décente. L'un veut fuir la mort qu'il a lui-même participé à répandre en son pays. L'autre veut découvrir la vie.
Dheepan, comme beaucoup ont déjà pu le remarquer, n'a au final rien d'un film social au sens strict du terme, si ce n'est sa première heure qui semble marquée du sceau du genre. C'est l'histoire de ces trois personnes. Ce n'est pas l'histoire d'une société, il n'y a pas de regard moral sur l'état des choses. La fiction prend le dessus, les personnages sont le centre de l'intrigue et du propos.
Peu à peu, les jalons sont doucement posés par Audiard. Au bout, un château d'apparences, à demi-effondré sur l'océan de la nature humaine. Il martèlera en vain sa volonté de "s'intégrer", qui est en réalité plus une volonté de naître à nouveau, comme la personne qu'il voudrait être (c'est là qu'on peut imaginer que Dheepan est, plus qu'un film social, un film humain).
Dans la dernière scène, saisissante de violence et de virtuosité, Dheepan apprend à ses dépens qu'une nature (façonnée ou pas) ne peut être complètement refoulée. Malgré son effort considérable, il ne parvient jamais vraiment à enterrer celui qu'il est devenu à force de souffrance. . Elle ressurgira de temps à autres, laissant la sauvagerie qu'il a voulu fuir le rattraper, et, comme avant, la peur de perdre ceux qu'il aime en est la source.
Jacques Audiard, comme dans ses précédents films, excelle dans la mise en branle de son univers. Comme dans Un Prophète, la violence est à la fois insidieuse et prégnante, submergeant ses habitants dans une tension constante. A cet égard on peut se rappeler d'une des nombreuses scènes de nuit, ou Dheepan dit à Yalini, à sa fenêtre "C'est comme au cinéma". Spectateurs, puis acteurs, de cette pièce qui ressemble, à peu de choses près, à leur enfer natal qu'ils croyaients semés à jamais, Dheepan et Yalini tenteront d'en réchapper chacun à leur manière.
La fin, qui a fait l'objet de beaucoup de critiques, est selon moi subtilement filmée. Est-ce la réalité? Ou est-ce le rêve ultime de Yalini, sur qui la caméra s'attarde longuement avant de passer au plan qui les emmène en Angleterre. Fantasme ou vérité, cette fin n'apporte finalement pas grand chose à son propos général, si subtile soit-elle. C'est là que le bât blesse selon moi, et pas dans son éventuelle naïveté.
Toujours est-il qu'on a là un film de qualité, à l'univers précisément et justement façonné, à l'ambiance viscérale, aux personnages très bien écrits. Méritait-il une palme d'or? Disons que par rapport à ce que j'ai vu des films en compétition pour l'instant, elle est loin d'être déméritée. Peut-être devrait-on plus s'interroger sur la sélection en elle même, qui en 2015 a semblé loin de ses standards habituels. Mais ça, Audiard et son Dheepan n'ont pas en faire les frais.