A défaut d'entrer en Angleterre, Dheepan migre en France avec une famille artificielle spécialement composée pour l'occasion, s'y intègre du mieux qu'il peut (avec des oreilles de Mickey qui brillent dans la nuit), ne peut qu'accepter des petits boulots ingrats dont personne ne veut, en échange d'un salaire de misère et de logements indécents faits de crasse, de rouille, et d'os. Comme pour Un Prophète, le constat qu'il faille survivre à la dure dans une jungle, face aux plus forts de surcroît, apparaît comme une évidence chez Audiard, ce qui amène le héros à se débrouiller comme il le peut, à prendre des dérouillées (dans une prison ou dans une cité, quelle différence après tout ?), et à se transcender au point de se transformer pour devenir lui-même un super-prédateur. Quel que soit le contexte, quel que soit le théâtre, le cadre de réalisation de Jacques Audiard, il y aura donc toujours des caïds, des chefs, des durs de circonstances pour faire la loi à leur manière, avec force et lâcheté, en faisant couler le sang parfois, pour terroriser les faibles, les désarmés, les plus fragiles, avant que l'un de ses laissés-pour-compte ne fasse surgir (et rugir) le tigre qui est en lui, pour curieusement inverser les rôles et faire passer les dits caïds pour des petits chats aux yeux globuleux apeurés.
C'est un grand film malade, comme l'aurait dit François Truffaut. Globalement solide jusqu'aux deux tiers, cette jolie petite oeuvre d'obédience gauchiste se casse littéralement la gueule lorsque le personnage principal opère une mutation quasi cronenbergienne, pète un câble, et (SPOIL) bute tous les caïds de la cité, au point de faire passer Viggo Mortensen dans A History Of Violence pour un petit joueur. Le film change brusquement de ton et rompt douloureusement avec les deux premiers tiers, passant sans conteste du cinéma d'auteur socialiste bon marché pro-cannes à un thriller français du meilleur cru. L'oeuvre ne peut définitivement pas se remettre de pareille ignominie, devient trop brinquebalante, et ...Jacques a tout simplement cassé son beau jouet voilà tout. Evidemment, il est possible de relativiser et se dire qu'en un sens, on peut tolérer les scènes d'action poussives qui viennent clore le film, le héros ayant un passé de mercenaire et qu'il a appris à se battre lorsqu'il se trouvait en pleine guerre civile au Sri Lanka. Si l'on ajoute à cela un contexte de tension, quelques coups de feu tirés, le tout saupoudré de frustrations sexuelle et amoureuse, alors oui il est possible de tolérer le coup de sang du héros. Disons que la colère peut être un déclencheur de cette violence, mais bon c'est du déjà vu : "je m'énerve, alors je cogne". Cette vision d'un cinéaste qui se complaît dans son propre cinéma, en faisant une vitrine de ce dernier que la palme d'or ne viendra sûrement pas contredire et que l'on pourrait presque résumer par cette formule vulgaire et rédhibitoire : « attention, il ne faut pas les faire chier les petits nouveaux, ils peuvent s'énerver », entache le propos du film.
Là où il avait réussi à faire croire à l'histoire de son prophète qui gravit les échelons un à un, avec difficultés, en prenant des coups, en vacillant sans jamais tomber, son Dheepan, sorte de Mowgli adulte des temps modernes, se fait respecter en quelques coup de machettes, de tournevis, d'une ligne blanche tracée entre deux immeubles, d'un peu d'eau de javel et d'un coup de balai : un vrai gars du bâtiment. Trop rapidement, trop facilement, à l'image de ces marches gravies très vite, en toute quiétude, comme un mauvais jeu vidéo, où les plans de caméra ne montrent que les pieds des ennemis qui s'écroulent un à un.
Et ce bougre de Dheepan parvient à ses fins (SPOIL), puisqu'il arrive en Angleterre ! Deuxième changement de ton, trop lourd, le film ne s'en remettra pas... La musique divine, paradisiaque, enterre définitivement cette oeuvre qui ne peut donc être sauvée. Le plan qui montre Dheepan arrivant en taxi dans un lotissement de la classe moyenne supérieure, avec soleil, chants d'oiseaux et arbre tout droit déraciné du jardin d'Eden est difficile à avaler. La musique, angelique à l'extrême, transforme le film en un manifeste politique grotesque : cette évocation d'un paradis anglais, surtout quand l'on connaît les conditions d'intégration, d'accueil et le racisme qui y sévit, jure avec le réalisme des œuvres précédentes du cinéaste, (encore une fois) « Un Prophète » en tête, et sa peinture brillante d'un univers carcéral intimement lié à un « dehors ». En plus de faire passer l'Angleterre pour un paradis sur terre, Audiard fait de l'usage des armes automatiques le quotidien des cités françaises, comme si c'était un lieu commun tout à fait banal et surtout simplifie à son gré la complexité des réalités migratoires actuelles par une sorte de manichéisme vieux jeu et grinçant, que, encore une fois, on pourrait simplifier par une phrase réductrice mais symbolisant parfaitement (hélas) son cinéma actuel : "la France c'est mal, l’Angleterre c'est bien mieux".