Dieu est timide
7.4
Dieu est timide

Court-métrage d'animation de Jocelyn Charles (2025)

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Peu sont les productions françaises en animation à être reconnaissable en un seul coup d’œil. On pourrait citer Autour de minuit, dont les productions matures (Unicorn Wars) et expérimentales en court métrage sont facilement reconnaissables, ou même Bobbypills et son humour acerbe qui nous ont offert Les Kassos ou même Peepoodo. Pourtant, de toutes ces productions, Remembers est je pense celle qui m'intrigue le plus aujourd'hui. Production derrière les séquences hallucinés du film Coma de Bertrand Bonello, Remembers est aussi à l'origine de différents projets commerciaux à l'esthétique unique ainsi que d'un court métrage, Un Genre de Testament de Stephen Vuillemin présenté à l'Etrange Festival et lauréat du prix Emile Reynaud face à de très bons courts métrages comme Maurice's Bar ou Prends Chair (et aussi été 96, lauréat du Césars du meilleur court métrage d'animation 2024, même si ce dernier est un peu plus faible). J'étais très impatient de voir une de leur nouvelle production, et celle-ci a de quoi donner envi car exposant un univers cryptique teinté de poésie et d'étrangeté, mais aussi un casting vocal étonnant car réunissant Anthony Bajon (pour la première fois au doublage d'un film d'animation), mais aussi Alba Gaïa Bellugi qu'on a pu voir chez Fabrice Du Welz dans Le Dossier Maldoror (avec là aussi Anthony Bajon) mais aussi dans Inexorable. Je pouvais craindre une programmation très sporadique, mais fort heureusement, le film a été sélectionné en compétition à la Semaine de la Critique (à l'image de Supersilly de Veronica Martiradonna) qui a eu droit à une rétrospective à la Cinémathèque Française. J'étais très impatient de découvrir ce film, mais au fur et à mesure que la programmation avançait (le film étant le dernier à être projeté), j'étais de moins en moins serein car, contrairement au second programme de la compétition qui était plutôt faible (avec notamment Glasses), les courts métrages du premier programme étaient particulièrement bon (ce n'est pas pour rien si la Queer Palm du meilleur court métrage et le grand prix de la semaine de la critique remis par Rodrigo Sorogoyen étaient dans ce programme) et pouvaient légitimement descendre mon appréciation vis-à-vis du film... mais s'est révélé être l'un des meilleurs court métrage de la sélection.


Très vite, le film nous transporte et nous déstabilise à travers sa réalisation et ses choix artistiques. On est entre la rotoscopie, le dessin traditionnel, et de la prise de vue en trois dimensions dans un démarche toujours à cheval entre la fantasmagorie cauchemardesque et une réalité relative. On retrouve une influence plus ou moins direct au travail de Jean-François Laguionie dans son travail de représentation de la vieillesse, ou même de Pierre Földès dans son travail de la perception distordu des corps et de la culture de l'imperfection qu'on pouvait déjà retrouver dans Saules Aveugles Femme endormie. On a souvent des visages et des corps montrés en gros plans mettant en avant leurs expressions distordues, tout en sous-entendant une forme d'instabilité qui peut faire basculer le récit de la réalité à la fiction dessiné par les enfants. L'imperfection et les couleurs saturés viennent donner un cachet et renforcer l'étrangeté du récit qui prend une tout autre dimension. Le tout est porté par un scénario et une écriture minutieuse et riche. Le rythme et les personnages sont brillamment gérés, dans une sorte de ping pong entre les anecdotes et les dialogues piquants des enfants. On est très vite prit dans un univers dont il nous est très difficile de nos détacher, mais dont la fin arrive en un plan à tout conclure avec efficacité et brio.


Maintenant, on sent par instant les affres du premier film. Certains plans et certaines animations manquent de précisions, et on sent une forme d'irrégularité malgré la volonté de mettre en avant une forme d'instabilité. On sent un univers et une démarche très fortes qui démontre les ambitions et le talent de son réalisateur qui arrive globalement à arriver à ses fins, mais dont le manque d'expérience peine à porter le film à un point où il aurait pu marquer tout le monde. L'un des exemples de cela reste la direction d'acteur, notamment pour Anthony Bajon. Le casting vocal est excellent, notamment Danièle Evenou qui s’investit pleinement et est d'une justesse incroyable, et tous produisent une très belle performance. Cependant, pour le cas d'Anthony Bajon, on sent son manque d'expérience dans le domaine du doublage et, même s'il s'en fort formidablement bien, on sent une interprétation un peu irrégulière ses intentions. Cela créé des contrastes forts lorsque l'on passe de discussions avec la sœur (où il tient plutôt bien le rôle de jeune garçon), à des scènes beaucoup plus nerveuse où l'on sent une fragilité et une candeur qui caractérise le jeu de l'acteur... pour des rôles plus mature. Plus que la performance d'acteur, c'est d'avantage la direction d'acteur et le travail en amont qui aurait peu être mérité d'être perfectionné car, à des moments, Anthony Bajon propose des moments brefs où il part dans un jeu et des intonations qui sont nouvelles et inattendu venant de lui, le rapprochant presque du jeu d'acteurs comme Benjamin Bollen dans un côté jeune un peu "intello irritant de bonne famille". Tout comme Anthony Bajon, on sent que le réalisateur a le potentiel d'évoluer et de proposer à l'avenir des choses grandioses. Cela serait presque intéressant de retrouver une nouvelle collaboration entre les deux artistes et voir le progrès qui peut émerger entre les deux. Cela n'empêche pas le film d'être purement fascinant et maitrisé.


Dieu est timide est la révélation d'un talent brut qui n'attend qu'à briller d'avantage. Une proposition franche et généreuse qui nous hypnotise et nous marque de son originalité. Ça a été un moment inoubliable, suspendu dans le temps et l'espace, qu'on a hâte de revoir encore et encore.


16,75/20


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Youdidi
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le 10 juin 2025

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