Celui qui veut adapter L'étrange cas du dr Jekyll et de mister Hyde se voit immanquablement confronté à un écueil : bridé par une femme ne voulant pas que son mari écrive des choses inconvenantes, Stevenson laisse toute la débauche de Mr Hyde dans l'ombre. Il faut donc qu'un cinéaste invente au moins cette partie de l'intrigue.
Pourtant, beaucoup s'y sont risqués : il faut dire que le récit, aussi imparfait soit-il, a la force d'un mythe, et personne ne s'y est trompé. En plus de nombreuses reprises sur de nombreux supports, le fameux docteur Jekyll est devenu un archétype à part entière. On peut notamment s'en apercevoir avec les supervilains de Spiderman, qui ont une nette tendance à s'inspirer du bon docteur devenu démoniaque.
Et c'est peut-être pour cela, paradoxalement, que les adaptations sont souvent réussies : parce que le réalisateur qui souhaite s'y risquer ne peut vraiment coller au livre, et doit donc proposer ses propres idées.
Idées dont Rouben Mamoulian ne manque pas.
Passé le générique sous l'égide de la fameuse toccata and fugue de Bach, qui laisse présager d'un film à la Universal monsters, on voit tout de suite que Mamoulian expérimente.
Le film commence sur un regard. Nous voyons par les yeux de dr Jekyll, au moyen d'une caméra subjective, ne révélant le personnage que lorsqu'il s'observe dans un miroir. Ce qui, pour un film où la question de l'apparence s'avère cruciale, est loin d'être anodin. Car nous voyons alors les personnages réagir à la présence de Dr Jekyll. A en juger par leur déférence, on voit tout de suite que le personnage est apprécié. Peut-être un peu moins de lui-même, si l'on en juge sur l'air qu'il prend en se regardant dans la glace. Et déjà, c'est le coeur du film : le dr Jekyll est bien sûr au fait de la présence de Mr Hyde, refoulé, en lui. Nous comprenons par ce procédé, sans le moindre dialogue, qu'il se sent un peu comme un imposteur, qu'il ne se juge pas si bon qu'on le dit de lui, et qu'il a hâte de parfaire son procédé, afin de devenir réellement ce que les gens voient en lui.
Et le film de multiplier les procédés, notamment transparences et split screen, ainsi que gros plans tronqués sur les visages. Sans parler de la réussite des plans de transformation. C'est que déjà, ne cédant pas à la mode d'un cinéma souvent trop bavard, ivre de sa soudaine capacité à parler (en 1931 ce n'est pas tellement vieux), Rouben Mamoulian cherche à suggérer plutôt qu'exposer. A user d'un langage purement cinématographique. Il cherche déjà à faire évoluer le medium. Ajoutons également, la musique quasiment absente du film, ce qui détonne encore avec l'époque.
C'est la plus grande réussite de cette version de Dr Jekyll et mister Hyde : en choisissant l'expérimentation, ce qui, cela va sans dire, est en parfaite adéquation avec le sujet, il est plus moderne qu'il n'y paraît. Son classicisme, à l'instar de la bonté de son personnage principal, n'est que de façade.
En cela, il est à l'épreuve du temps.