Le terme dreamers désigne des enfants qui ont suivi leurs parents lorsqu’iels ont immigré d’Amérique du Sud. Carlos est l’un d’entre eux. Il a grandi toute sa vie aux États-Unis, mais n’a toujours pas de document valide. Faire un film sur un tel sujet implique un questionnement éthique profond pour ne pas mettre en danger les familles qui offrent leur témoignage au péril de leur vie. Et c’est peut-être là où en tout premier lieu le bât blesse dans le documentaire de Peter et Barbey. Je ne sais pas ce qu’il en est des deux cinéastes, de leurs démarches humaines, évitons les procès d’intention. Reste que dans le film cet aspect est totalement absent nous donnant un sentiment désagréable de prédation. On se demande rapidement pourquoi deux suisses sont parti si loin de leurs pays pour filmer des situations qui y sont similaires, si ce n’est pour déraciner leur sujet et le traiter davantage dans sa dimension dramatique que politique : « nan, mais c’est les États-Unis, c’est des salauds ». Preuve s’il en est les conditions matérielles de la domination des immigrés mexicains aux États-Unis sont évacuées.
Car Dreamers cherche avant tout à être une « expérience immersive » traumatique dans la vie de Carlos et sa famille. D’où ce noir et blanc factice qui assombrit les couleurs, au diapason, on le suppose, d’une vie tout à fait triste. La multiplicité et les contradictions du réel sont par conséquent effacées. Tout est sur la même ligne, noir et gris. La réalité n’apparait pas dans Dreamers comme quelque chose que le cinéma doit s’acharner à capter dans sa justesse, mais davantage comme un donné qu’il est aisé de transformer et dans lequel on peut allègrement sélectionner. Une idée reconduite par l’utilisation abusive de situation mise en scène servant d’exposition : une discussion entre deux frères, dans leurs voitures, seules sur un parking ; une discussion entre Carlos et son avocat dont on ne peut pas croire qu’elle n’a pas déjà eu lieu, etc. Associé à une voix off surplombante qui guide chaque scène, rabâchant sans cesse ce que l’on a vu et ce que l’on s’apprête à voir, le film parait obsédé par l’idée de contrôle, ne nous permettant pas de voir dans le plan autre chose que ce qui sert à son programme esthétique. La caméra est particulièrement intrusive, découpant l’espace comme une fiction, se positionnant au plus près des protagonistes. Tous ces choix font que le réel apparait comme neutralisé, aseptisé et donne l’impression de naviguer un univers factice. Ainsi lorsqu’enfin nous sommes témoins d’une scène poignante captés sur le vif, Carlos s’effondrant en pensant à son frère et son neveu, l’émotion elle est déjà bien loin, car celle-ci est comme toutes les autres sur la même tonalité, grise.
Une œuvre que je ne suis pas loin de trouver abjecte. Qui n’a vu dans le racisme, la brutalité et les dynamiques coloniales des États-Unis qu’un sujet de plus pour nous tirer quelques larmes de crocodile.