Driven
3.8
Driven

Film de Renny Harlin (2001)

À première vue, Driven avait tout pour faire vibrer la pellicule : une plongée dans l’univers fiévreux des courses automobiles, un réalisateur reconnu pour son sens du rythme, une star vieillissante en quête de réinvention, et la promesse d’un spectacle haletant. Mais là où la vitesse devait sublimer l’image, elle ne fait finalement qu’éroder la substance. Rarement un film n’aura donné une telle impression d’acharnement à vouloir aller vite sans jamais parvenir à emmener qui que ce soit quelque part. Driven est moins un long-métrage qu’un artefact mécanique, une succession d’accélérations factices où le frisson espéré se dissout dans un étalage de stéréotypes et de surdécoupage.


Renny Harlin, qui n’a jamais été un cinéaste subtil mais pouvait se targuer d’un sens du spectacle efficace (Cliffhanger, Die Hard 2), semble ici submergé par l’objet qu’il filme. La Formule ChampCar devient prétexte à une mise en scène convulsive, comme si la caméra elle-même était trop ivre d’adrénaline pour trouver sa trajectoire. Il ne s’agit pas de capturer la course, mais d’en mimer l’effet, dans une esthétique saturée, bruyante, visuellement épuisante. À force de chercher l’immersion par le montage, le film se perd dans une grammaire de clips, où chaque plan annule le précédent.


Cette frénésie visuelle pourrait être pardonnée si elle servait un récit cohérent ou des personnages incarnés. Il n’en est rien. Sylvester Stallone, qui signe également le scénario, s’invente un rôle de mentor crépusculaire, ancien champion rongé par la faute et revenu sur les circuits pour guider un jeune prodige. L’idée, pourtant fertile, n’est qu’esquissée. Jimmy Bly, le coureur qu’il doit coacher, est une figure vide : blond, nerveux, sans relief. Les dialogues oscillent entre le pathos de série B et les grandes déclarations creuses sur le dépassement de soi, sans jamais atteindre l’épaisseur attendue. Tout semble écrit à la hâte, comme dicté par un algorithme d’émotions convenues.


Le reste du casting gravite autour de cette trame avec la même absence de nuance. Gina Gershon, dans un rôle de compagne jalouse et calculatrice, frôle la caricature à chaque apparition. Burt Reynolds, figé dans un fauteuil roulant symbolique, tente d’incarner la figure du grand manitou manipulateur, mais son personnage est aussi figé que son jeu. Pas un ne semble habité par la passion supposée les animer. Le moteur dramatique tourne à vide, faute de carburant émotionnel véritable.


La musique, omniprésente, martèle le rythme à coups de percussions et de nappes électroniques génériques, comme si le spectateur devait être maintenu artificiellement en tension. Mais ce vacarme sonore ne fait qu’accentuer la superficialité de l’ensemble. Il ne soutient pas l’image, il l’écrase. Pire encore : il souligne l’absence de silence, donc d’écoute. Rien ne respire dans ce film. Tout est rempli, saturé, lesté d’une énergie sans direction.


Et pourtant, par instants, un geste de cinéma affleure. Une image nocturne sur un circuit désert, une voiture qui file dans la pénombre, un regard perdu dans les gradins vides : autant de fulgurances trop rares, mais qui laissent deviner ce qu’aurait pu être Driven s’il avait accepté de ralentir. Le drame, ici, n’est pas celui des personnages, mais celui du film lui-même, prisonnier de son fantasme de mouvement perpétuel. Il veut être nerveux, il est simplement agité.


Plus profondément encore, Driven échoue à incarner ce que la course automobile porte en elle de vertigineux : cette tension entre contrôle et abandon, entre discipline absolue et risque de mort. Là où un Rush en 2013 ou un Le Mans en 1971 parvenaient à élever le sport mécanique au rang d’allégorie existentielle, Driven se contente d’empiler les virages, les crashes, les conflits sans épaisseur. C’est un film qui imite les signes extérieurs de la vitesse sans jamais en saisir le mystère ni la gravité.


En fin de compte, Driven n’est pas seulement un rendez-vous manqué, c’est un film qui ne parvient jamais à justifier son existence autrement que par ses effets. Il court après une intensité qu’il ne comprend pas, et finit par s’écraser dans le mur du spectaculaire creux. La vitesse, dans le cinéma, ne se mesure pas en plans par seconde, mais en tension, en regard, en silence parfois. Harlin, ici, l’ignore ou l’oublie. Et c’est peut-être là la plus grande sortie de route.

Créée

le 26 juil. 2025

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Kelemvor

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