Alors que l'adaptation de Denis Villeneuve a créé un véritable regain d’intérêt pour le chef d’oeuvre de Frank Herbert (et donné l’occasion à quelques artistes de surfer sur la hype avec BD, beaux livres, etc...), et que subitement l’éducation nationale s’intéresse à l’oeuvre de Herbert alors qu’elle semblait en ignorer l’existence jusque là, pourquoi ne pas revenir sur la toute première adaptation cinématographique de Dune.
Nous passerons sur l'adaptation mythique qu'a voulu en tirer Jodorowsky et toute la communication qui a été faite autour : si Jodo avait vraiment concrétisé son Dune, il y a fort à parier que son film aurait été aussi singulier que trop infidèle à l'oeuvre d'Herbert (voir le documentaire Jodorowsky's Dune).
Au début des années 80, le nabab italien Dino de Laurentiis concentrait une large partie de ses finances dans ce projet de planet opera qu'il souhaitait aussi somptueux, spectaculaire et rentable que le Star Wars de George Lucas. Il confia le projet à David Lynch, réalisateur issu du fantastique indépendant, à l'imaginaire aussi dérangé que fascinant. À lui la gageure d'adapter en un seul long-métrage l'essentiel de l'intrigue qui constituait le premier tome de la saga littéraire (ou deux premiers chez Pocket). Un défi aussi audacieux qu'impensable, d'autant plus que Lynch, aussi talentueux soit il, réalisait là sa première (sa seule ?) superproduction et qu'il n'avait déjà absolument rien d'un cinéaste consensuel. Rapidement, la production prit l'eau (et le sable) de toute part, engloutit un budget bien plus important que prévu, prit du retard et finalement, sortit en 1985 pour récolter un four monumental au box-office, les curieux se faisant rares et les fans de l'oeuvre d'Herbert considérant ce film comme une trahison. Les finances de Dino de Laurentiis en prirent un sacré coup et l'obligèrent à revendre bon nombre de ses projets (dont Total Recall pour le grand plaisir de la Carolco et de Schwarzy) afin d’éviter la banqueroute. Quarante ans plus tard, le Dune de Lynch semble quelque peu mésestimé au profit de la hype entourant les deux derniers films de Denis Villeneuve, qui, superbes ralentis et plans en CGI mis à part, ont pour principal mérite de faire découvrir l'oeuvre d'Herbert à toute une génération.
Faut-il pour autant reléguer ce Dune 85 aux oubliettes ?
Bien sûr que non.
Primo, parce que bien qu'inégal, le film reste fascinant sur bien des aspects. Deuxio, parce qu'il proposait une vision atypique de la SF spatiale de l'époque. Tertio, parce que Villeneuve ayant beau proclamer partout qu'il ne s'en réfère qu'à l'oeuvre d'Herbert, il a pourtant pompé pas mal de la tonalité chromatique et visuelle du film de Lynch (certaines couleurs, costumes et décors, non décrits dans l'oeuvre littéraire, dont on retrouve pourtant les similitudes dans les deux adaptations).
Confier Dune à Lynch, c'était un peu comme confier Batman à Tim Burton. Incapable de réprimer son intégrité artistique, le cinéaste jouait avec le bizarre et l'onirique en les intégrant dans un tableau de planet opera aux antipodes de la space fantasy de Star Wars. En considérant que son film ne dure que 2h15 (du moins la version cinéma), il faut reconnaitre que le cinéaste aura accompli l'impossible : dégraisser l'intrigue originale pour aller à l'essentiel, n'en garder que les grandes lignes, tout en s'autorisant quelques fulgurances stylistiques dont il avait le secret. Tout ceci en s'appuyant sur un procédé de voix-off traduisant les pensées de certains protagonistes (une fidélité au roman). L'idéal pour s'autoriser quelques facilités narratives. En seront de la sorte sacrifiés l'introduction (narrée par Irulan, un personnage plus que secondaire dans le film mais dont les citations ouvrent chacun des chapitres du roman) et le dernier acte, un rien expédié au terme d'une bataille (retour inexpliqué du personnage de Gurney Halek) et d'un pugilat mollasson entre Paul Atréides et Feyd Rotha.
Mais au final, l'oeuvre de Lynch exhale une identité visuelle bien à elle, notamment dans cette volonté de mélanger l'esthétique futuriste à des costumes et décors aristocratiques lorgnant vers la noblesse tsariste passée. Bien sûr, Lynch ne peut s'empêcher de faire du Lynch, saturation des couleurs lors du rituel de l'eau de la vie, plans hypnotiques et répétés, fascination pour le body horror avec son traitement des Harkonnen et l'apparition en début de métrage d'une créature télépathe (Herbert ne décrit l'apparence des navigateurs que dans Le Messie de Dune et ils ne ressemblent pas à la créature du film). Le baron, en l'occurrence, détient à ce titre la palme du bad guy le plus répugnant de l'histoire du cinéma et il y a fort à parier que le ver qui le gobe aura fait une belle indigestion après. De même, on regrettera le sous-emploi du personnage de Feyd Rotha, ici relégué à un saiyen roux en caleçon (Sting se lançait alors timidement dans le cinéma). Quelques parti-pris stylistiques absents de l'oeuvre d'Herbert et qu'on sera en droit de juger comme des fautes de goût auxquelles échappent les superbes vers des sables conçus par Carlo Rambaldi, et dont le design à becs s'avère toujours impressionnant, voire plus que le gosier tourbillonant en CGI de ceux de Villeneuve. De même, impossible de passer sous silence le travail remarquable du groupe Toto qui signait là un score inoubliable, aussi planant qu'épique, et furieusement rock.
Inégal, disproportionné, frustrant, mais singulier, hypnotique et fascinant, le Dune de Lynch trahit les remous financiers dont il fut la source, appuie (un peu trop) l'identité artistique de son réalisateur, tout en ne rendant pas totalement justice à l'oeuvre qu'il adapte. En ce sens, beaucoup lui préféreront l'adaptation qu'en a tiré récemment par deux fois Denis Villeneuve, et ce même si celle-ci croûle aussi sous le poids de ses propres défauts.
Quant à l’adaptation en mini-série qu’en avait tiré John Harrison dans les années 2000, elle s’était révélée sympathique de par sa fidélité et l'amplitude de sa narration. Mais la revoir aujourd’hui, avec ses incrustations d’époque, certains costumes et ses choix chromatiques, pique un peu les yeux.
Quoiqu'il en soit, et peu importe ce que l'on en pense, la meilleure façon de découvrir et d'explorer Arrakis est toujours d'ouvrir le premier tome de la saga littéraire de Frank Herbert et de se laisser happer par sa lecture.