Souvent critiqué pour ses dialogues jugés "pesants" empêchant à ses films de transmettre l'émotion par l'image, capturer l'instant présent à l'écran, Dunkerque marque un tournant dans la filmographie de Christopher Nolan.
Cet évènement historique, que l'on ne peut mieux résumer que la légende inscrite sur l'affiche officielle, ne sert que de simple synopsis à un film dont le propos ne se mesure pas à l'évènement qu'il reproduit à l'écran mais à la question psychologique et physique de la survie en temps de guerre; Nolan réalise une épopée humaine avare en mots, mais à la scénographie la plus riche de sa carrière.
Des plans de plages aux allures de fin du monde, casques vides et soldats à terre ou figés par l'attente sous un ciel éternellement gris, la nature est un élément à part entière du film: terre (synonyme de sable), mer, et ciel sont fragmentés en trois arcs à l'image de la narration du film. Rare marque de fabrique de Nolan encore présente, elle (la narration) est éclatée en trois timelines parallèles qui, chacune, s'approprie un élément et un personnage (Hardy = Air, Murphy = Eau, Main Caracter = Terre) pour mieux les réunir dans un final héroïque qui arrive comme une brise d'espoir après 1h49 de bombes, fracas, désespoir, et morts.
Des longs dialogues explicatifs d'Interstellar ou encore Inception ne reste que quelques lignes de dialogues de personnages frisant le mutisme durant la première demi heure du film, et c'est un choc quand on est un fan du cinéma de l'homme: je ne cache pas avoir été déconcerté par ce manque de caractérisation des personnages au départ. Que faire lorsque les mots ont disparus ? il reste l'ambiance, celle d'une bande son magistrale dans la lignée de celle qu'Hans Zimmer avait signé pour Interstellar: des bruitages assourdissants, montant crescendo à l'approche de l'ennemi, au service d'une tension qui ne retombe jamais à l'image du calvaire des personnages. Le film est une gigantesque prouesse sonore et visuelle.
Un ennemi quasi invisible, qui n'est à peine mentionné que pour évoquer brièvement sa nationalité "Allemande", le choix de nous faire vivre la guerre sous la perspective d'une introspection de la souffrance et la survie des soldats Britanniques est efficace: le spectateur n'a jamais le temps de s'attarder sur un ennemi ici désincarné (paradoxalement connu de tous) afin que son attention ne soit pas redirigée vers un concept manichéen d'identification de ce dernier. Il reste ici perpétuellement abstrait sous la carcasse des taules froissées de ses avions volant comme des rapaces au dessus des hommes et des éléments; la plage de Dunkerque pourrait être la plage de n'importe quel pays en guerre, fruit de cette désincarnation voulue par Nolan. Introspection et désincarnation tout deux au service d'une (personnelle) immersion.
Un grand regret, malgré tout ce travail incroyable de mise en scène et musical afin de nous submerger, l'émotion vient à en manquer (à l'inverse d'Interstellar capable de nous arracher des larmes). Le paradoxe de ce défaut, c'est qu'il en est aussi voulu et recherché par le film, préférant la mise en avant de la souffrance et des morts d'une masse de soldats plutôt que de nous laisser être distraits par des petites histoires personnelles: les affres de l'homme prévalent sur les maux de quelques uns.
Un film nouveau dans une filmographie déjà longue et riche, Dunkerque paraîtra certainement déroutant pour les habitués/fans de la première heure tant il marque un changement brutal de style pour Christopher Nolan, preuve en est que l'homme sait s'adapter, et que le genre du film (super-héros, braquage, aventure spatiale, guerre) n'influe en rien sur son talent devenant caméléon dans la durée.