Violence des échanges en milieu tempéré

De l’expérience d’aller voir un film ultra-médiatisé plusieurs jours après sa sortie. Quand les critiques dithyrambiques auront été écrites. Puis quand une deuxième vague de papiers assassins aura fait surface. De la confusion des sentiments qui en résulte.


Dunkerque est sans doute le film le plus audacieux de Christopher Nolan. L’audace consiste précisément dans son balayage d’un revers de mains assuré (et assumé) de toute vraisemblance dans sa retranscription de l’Opération Dynamo, nom de code la Bataille de Dunkerque dans tout bon manuel d’histoire qui se respecte, opération spectaculaire de sauvetage de centaine de milliers de soldats alliés pris au piège des allemands et de la mer au début de la deuxième guerre mondiale.
Le film de Nolan s’inscrit dans la continuité d’une œuvre marquée par la déstructuration de l’espace-temps (Memento et son incroyable mélange de séquences chronologiques et anti-chronologiques, Interstellar et son fameux trou de ver). L’opération Dynamo est relatée par Nolan selon trois points de vue de durée différente (1 semaine pour les opérations sur la jetée, 1 jour pour les actions en mer de la « petite flotille » civile venue d’Angleterre, 1 heure de carburant pour les combats aériens des Spitfires de la RAF), et pourtant le montage adopté mélange le tout dans une sorte de contemporanéité qui paraît pourtant évidente et fluide.


Car le propos de Nolan n’est clairement pas à la vraisemblance ni historique , ni d’aucune sorte. Dès les premières images, on voit au loin derrière les dunes de la plage de Dunkerque des maisons Bouygues très peu caractéristiques des années 40, ou encore le long de la digue des constructions années 60 qu’on remarque du coin d’un œil capturé globalement ailleurs, capturé par la beauté époustouflante des images de Hoyte van Hoytema, déjà à l’œuvre pour Interstellar. Une colorimétrie extrêmement réduite, du beige, du bleu, et 50 nuances de gris. Une profondeur de champ magnifiquement gérée qui suffit à nous faire croire qu’au lieu de 2 000 figurants, il y a bel et bien 400 000 soldats sur la plage. Une absence totale d’effets spéciaux qui donnent une allure vaguement surannée à l’ensemble. La guerre y est réduite à sa plus simple expression, qui au fond, est le soldat, un jeune homme apeuré tel un lapin aveuglé sur une route déserte par les phares d’une voiture qui plus tard croisera et tuera un innocent cerf. Mais on s’égare.


De fait, le casting enrôle par exemple pour l’histoire principale (celle de la jetée) trois jeunes hommes au physique interchangeable, d**es personnages principaux qui ont à peine un prénom, mais qui sont motivés par le même instinct de survie qui domine en temps de guerre, façonnés par la même peur, habités par les mêmes cauchemars et abîmés par les mêmes traumatismes**. Des êtres humains, fragiles, héros parfois malgré eux. Ici, les acteurs s’effacent intégralement derrière les personnages, Cillian Murphy ou encore Tom Hardy sont à peine reconnaissables derrière les masques, les saletés et les nappes d’huile et de pétrole qui s’accrochent aux visages. Pardoxalement, le héros c’est cette guerre sans effusion de sang, et dont l’ennemi est totalement dématérialisé.


Guidé par la musique métronomique de Hans Zimmer, obsédante jusqu’à l’écœurement pour certains, Dunkerque est un film qui s’installe dans son rythme dès la première minute de film sans plus jamais en sortir. Bourré d’invraisemblances, mais immensément vrai, il véhicule l’émotion par la beauté de chaque plan, mais également par l’empathie que les protagonistes suscitent malgré leur manque total de caractérisation. Dunkerque est un film de guerre qui s’affranchit totalement du genre, un pan d’histoire que les historiens de la guerre regardent sans doute en se bouchant le nez, mais que le cinéphile même le plus averse au cinéma de Christopher Nolan reçoit comme un précieux objet de valeur, dont les bruits de bombardement gronderont à ses oreilles pour longtemps encore bien après le visionnage du film. D’ores et déjà un des films indispensables de 2017, et un statut de film culte pour les nombreuses années à venir.

Bea_Dls
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le 26 juil. 2017

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Bea Dls

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