Parfois, découvrir un film plus de quinze ans après sa sortie, c'est un peu comme tomber sur une capsule temporelle pas tout à fait enfouie, à la fois trop récente et déjà vieillie. On a l'arrière-goût d'un souvenir peu assumable, celui d'une époque à laquelle on a activement participé, dont subsiste au cœur de nos synapses pléthore de réminiscences toutes plus gênantes les unes que les autres malgré le ménage fait par notre biais de positivité. La puberté passée, nos obsessions et nos références ont muté, reste cette capacité, dont on ne tire aucune fierté, à parfaitement comprendre ce monde perdu, distordu, qui n'existe plus mais qui nous a construit, inoubliable, à nos dépens.
Easy A – "Easy Girl" en français, parce que pourquoi conserver une référence culturelle quand on peut être beauf, cocorico – est évidemment un film générationnel. Un symbole même. De l'époque dorée d'un certain type de teen movies, mais également de la première partie de la carrière d'Emma Stone, alors âgée de 21 ans. Celle où elle était presque encore une actrice "comme les autres", issue de la génération SuperGrave (2007). Deux ans après Zombieland, un an avant Friends with Benefits et l'exceptionnel Crazy, Stupid, Love, deux ans avant The Amazing Spider-Man. Et évidemment avant l'absolue révélation, avant Birdman (2014), La la land (2016), The Favourite (2018), Cruella (2021), Poor Things (2023), Kinds of Kindness (2024), Eddington et Bugonia (2025), qui ont érigé la native de l'Arizona au rang de star internationale et de figure du cinéma alternatif grand public.
Mais Easy A, avec son énorme succès au box office à 75 millions de dollars (pour un budget de 8 millions) et ses multiples récompenses, restera la première pierre de l'édifice, le premier succès public de l'actrice comme protagoniste principale, celui qui l'aura "fait connaître", avec la sincérité de ses expressions faciales et son formidable sens du timing tragicomique.
Et évidemment, elle surnage dans le rôle d'Olive, une jeune lycéenne californienne brillante, drôle, vive, férue de littérature et qui, en essayant d'échapper à un week-end rasoir avec la famille de sa meilleure amie, se retrouve prise dans l'engrenage de la cruelle rumeur adolescente, des obsessions malsaines, de son immense empathie et du plus pur slut-shaming. Stigmatisée en fille facile en un éclair et sur un malentendu, elle va jouer de cette étiquette, en découvrir les avantages et les inconvénient, en souffrir et s'en émanciper.
Précurseur de #MeToo, 7 ans avant ? Oui dans sa dénonciation de la prédation masculine, de la misogynie intériorisée, du "couple infernal de la salope et du Don Juan" (Florence Montreynaud). Dans son usage du roman The Scarlet Letter de Nathaniel Hawthorne également, qui donne son titre au film, dans un habile jeu de mot avec le système de notation scolaire étasunien. À croire que les représentations de la violence du patriarcat existaient avant. Tout comme celles de la tentation du contrôle du corps des femmes par la religion, avec des bigots fanatiques stupides et ridicules, présents tout au long du film, qu'on prend plaisir à envoyer dans les choux par la répartie d'Olive. Mais nous ne sortons pas encore complètement du male gaze, avec une caméra, souvent maligne, mais qui baigne dans son époque et qui fantasme régulièrement son actrice principale, qui ne condamne pas plus que ça les mains aux fesses non plus. Et puis on croirait à plusieurs moments que le scénario donnerait presque raison à ceux qui diabolisent la sexualité féminine. Le très mauvais personnage de Mme Griffith, pas très bien interprété par Lisa Kudrow, en est l'exemple le plus prégnant.
Mais il faut aussi mettre en avant ceux qui jouent divinement bien. À ce jeu-là, un grand, un immense bravo au travail de Patricia Clarkson et Stanley Tucci, qui interprètent les parents d'Olive. L'alchimie est totale, chaque échange en ping-pong est un délice. Si Easy A souffre sans doute du changement d'époque, les passages où ces deux acteurs s'éclatent à l'écran resteront je l'espère éternels.