Bunuel,c'est un peu comme Fellini.Une formidable première partie de carrière,avant le grand virage des années 70 où les deux réalisateurs se sont orientés vers un cinéma onirico-baroque assez saoûlant,même si l'espagnol s'était déjà adonné au surréalisme à ses tous débuts avec des oeuvres telles que "L'âge d'or" ou "Un chien andalou".La période mexicaine de Don Luis est particulièrement féconde et "El" en est un des fleurons.On y suit la déchéance d'un riche homme d'affaires rongé par une jalousie compulsive et l'enfer qu'il fait vivre à son épouse.Bunuel dissèque avec efficacité,précision et lucidité ce cas clinique.Il semble qu'en fait,au-delà d'une jalousie bien réelle,le problème psychologique du personnage soit plus vaste.Ce qui le motive au fond,c'est l'envie de tout contrôler,de faire de sa femme sa chose,et d'exercer sur elle son sadisme latent.Le type est un manipulateur qui souffle le chaud et le froid,sachant chaque fois qu'il va trop loin dans la violence physique ou mentale,se repentir,se plaindre,pleurnicher,apitoyer sa gentille et crédule épouse.Ce que le réalisateur décrit au fond,c'est le portrait d'une société et d'une époque machistes et hypocrites dont Francisco serait le produit typique.Le mâle latino conquérant et arrogant,confit en dévotions mais peu enclin à appliquer personnellement les préceptes de l'Eglise,obsédé par l'argent qui lui confère sa puissance et lui permet de voir plier devant lui tous les faux-culs qui l'entourent,y compris son curé et sa belle-mère.Sa chute anticipe sans doute pour Bunuel le futur déclin de cette société.Arturo de Cordova,le cheveu cranté et gominé,les traits émaciés,la moustache conquérante et le costard tiré à quatre épingles,est d'une inquiétante perfection dans ce rôle de psychopathe.Face à lui,la belle et frémissante Delia Garces fait exister avec talent l'épouse maltraitée.