Seize ans après Werner Herzog, Carlos Saura, un des plus grands réalisateurs espagnols, donnait un nouveau visage à Lope de Aguirre, célèbre conquistador du XVIème surnommé "El Loco". L'Histoire se souvient aujourd'hui de son nom pour avoir pris part à une ambitieuse expédition fluviale sur l'Amazone à la recherche de la mythique cité d'El Dorado ; une ambitieuse expédition qui tourna au fiasco et se révéla la dernière aventure de grand nombre de ses membres.
Loin de ressembler à un remake, le film de Saura se voudrait presque le négatif de l'œuvre de son prédécesseur, absolument à l'opposé de sa veine baroque et de son bouillonnement quasi permanent. Ici, en bon metteur en scène de qualité habitué aux drames classiques, l'Aragonais tient à se concentrer sur une restitution stricte du déroulé des évènements historiques, sur une reconstitution parfaite des tenues et environnements. Une telle exigence nécessita la mobilisation d'un des plus gros budgets de l'histoire du cinéma ibérique pour un résultat paradoxalement sans démesure, économe de ses effets, réfléchi et presque un peu sévère.
De désillusions en conspirations, la production de Saura avance secrètement vers une folie moins explosive, moins démonstrative que chez Herzog mais tout aussi vénéneuse. Son poison est lent et son voyage sans retour entre eaux calmes et jungle impénétrable semble se laisser glisser vers un mirage mortifère dans une somnolence trompeuse. De flèches silencieuses en confidences venimeuses, c'est un véritable jeu de massacre maladif nourri par la soif de l'or et du pouvoir qui prend méticuleusement forme, comme un piège inexorable, comme une sentence invisible mais implacable.
En conclusion, avec son style peut-être un peu trop formaliste pour accoucher vraiment de cette grande fresque épique que le sujet laisse espérer, la lecture de Saura, par sa justesse et sa précision, n'en reste pas moins aiguisée, pénétrante.