Le 2O avril 1999, deux adolescents tuent 12 élèves et le directeur, et en blessent 21 autres. Comment parler de ce massacre, un de plus qui vient s’ajouter à la longue liste des fusillades et morts par arme à feu aux Etats-Unis ? Michaël Moore, un an avant Gus Van Sant, réalise Bowling for Colombine, dans lequel il montre de manière implacable, par toute une série de statistiques, d’interview et d’images d’archives, à quel point son pays est gangréné par les armes à feu. Les explications sont politiques (la realpolitik au pouvoir, le lobby des armes à feu) mais également psychologiques et historiques (le mythe américain repose sur cette violence, qui continue à être véhiculer par les mass media, le cinéma ou les jeux-vidéo, le tout dans une ambiance anxiogène).
Elephant va faire tout le contraire. Son titre l’indique, il est un hommage au film d’Alan Clarke sorti quatorze ans plus tôt, film qui ne fait que montrer une violence sans chercher à en donner d’explications causales. Jacques Rancière le dit très joliment « Il n’y a pas de raison au crime, sinon le vide même des raisons. A cet égard, la mise en scène est la longue manifestation de ce vide ». En effet, le film de Van Sant est un anti-Bowling for Colombine.
Des explications, il n’y en a pas. L’ensemble du film consiste à désamorcer cette tentative de rationalisation, d’explication causale. Les explications sociologiques ? Le seul personnage dont on suit les difficultés familiales est John, dont le père est alcoolique et lui parle d’armes pour aller à la chasse. On ne suit ni les parents d’Alex, ni d’Éric, sauf à voir que ce dernier semble livré à lui-même. Les explications idéologiques ? Dans une longue séquence où les deux adolescents regardent à la télévision un documentaire sur le IIIe Reich, Éric ne sait même pas ce qu’a fait Hitler, Alex à peine davantage. La réalisation du carnage elle-même montre l’amateurisme des adolescents, qui doivent exécuter leur « plan B » faute de préparation et, à part le principal, tuent de manière aléatoire. La figure du principal est très intéressante, il est le seul à être tué de manière motivée, il est celui qui ne sait pas écouter les adolescents. Seul le hasard décidera de qui meurt et il n’y aura pas de héros : le souffre-douleur Michelle sera la première abattue, avec une brutalité inouïe ; Bennie, qui a tout du héros, s’avance courageusement vers le carnage avant d’être lui aussi brutalement abattu. Il n’y a aura pas de héros. L’idée d’une culture de la violence ? Alex joue la lettre à Elise ou la sonate au clair de lune pendant que son ami joue à shooter des personnages dans un jeu vidéo. Pourtant, c’est bien Alex qui finit par tuer brutalement Éric. L’explication ne tient pas.
C’est peut-être ici que les choses se jouent : il n’y a aucune raison que cela se produise, le film ne fait que suivre le non-événement d’une journée de lycéens ordinaires, un peu désœuvrés, terriblement banals. Une journée comme les autres, et c’est bien pour cela que les choses se produisent. On a beau croiser les points de vue dans une distorsion spatio-temporelle magnifique, c’est la banalité de cette journée qui saute aux yeux. Rancière écrit précisément ceci, intéressant dans la mesure où Van Sant est souvent qualifié de cinéaste de l’adolescence : « cela a eu lieu précisément parce que cela n’avait aucune raison d’avoir lieu, parce que ce monde adolescent aseptisé est totalement irréel ». Cela semble à la fois donner le vertige quant à un certain nihilisme de l’adolescence, tout en laissant, çà et là, de l’insensibilité des tireurs et d’Alex qui joue à savoir qui il tuera en premier, à la commande et la réception d’armes commandée en libre accès sur internet.
Dans ce labyrinthe n’existe qu’une bulle, et cette bulle est mortifère.