Fanatique de Lynch, j’ai pourtant tardé à voir Elephant Man. Il faut dire que beaucoup de ce qui me séduit dans son œuvre y manquait (sur le papier) : la collaboration avec le génial Angelo Badalamenti pour la bande originale, ciment d’un Mulholland Drive, d’un Twin Peaks ou encore d’un Lost Highway dans une moindre mesure, ou encore cette narration cryptique et onirique dont seul Lynch a le secret (s’agissant ici d’un biopic, la marge de manœuvre était faible).
Et pourtant ! Je me suis détrompé dès la scène d’introduction, où, sur un fond sonore aussi angoissant qu’entêtant ponctué de barrissements d’éléphants, on a déjà cette patte lynchienne faite de ralentis, de superpositions des images, le tout n’étant pas sans rappeler certaines scènes mémorables de Twin Peaks avec Bob et Ronette Pulaski.
La suite du film joue sur le contraste entre ce que la nature humaine a à offrir de plus laid : cupidité, violence, railleries, exploitation à l’endroit de ce pauvre homme maudit par la nature, et l’humanité du Dr Treves (incarné par un très bon Anthony Hopkins), de sa femme (que l’on apercevra dans une des séquences les plus émouvantes du cinéma pour moi : https://youtu.be/WpgeEiHCDaI?si=Nf_sshQCjOlFqxid), ou de Mrs Kendal, cette comédienne rendant visite à Merrick et lui offrant une touche de romance tout en récitant du Shakespeare.
Les frontières entre humanité et cruauté sont toutefois poreuses, comme souvent chez Lynch, car s’il est clair que Merrick est maltraité lorsqu’il est exposé comme une bête de foire dans les rues de Londres ou chahuté par une bande d’ivrognes dans sa chambre la nuit, on a à faire à quelque chose de plus pernicieux lorsque son corps est passé au crible et commenté jusque dans les moindres détails (jusqu’à son sexe) devant une assemblée de médecins, ou lorsque la haute société londonienne s’empresse curieusement de venir boire le thé avec lui. Il s’agit en fait de montrer que Merrick n’a pas droit à jouir de rapports naturels avec qui que ce soit, son physique venant sans cesse parasiter toutes ses interactions, qu’il suscite effroi ou dégoût au pire, pitié au mieux.
Sur le plan formel, bien que le film n’aille pas aussi loin qu’un Lost Highway ou un Mulholland Drive, le spectateur a droit à des scènes très frappantes en plus de la scène introductive déjà citée, telles que la scène du rêve, avec ce pesant bruit sourd signature de Lynch, ou encore la scène finale (https://youtu.be/CbsaA7gAjqY?si=bvbVT2nFwoP-EPou), claque esthétique sublimée par l’Adagio pour cordes de Barber qui m’a laissé cloué au siège bien après la fin du film : de ces séances là, on n’en ressort pas pareil.