Rien qu’en lisant le synopsis, on sent qu’Audiard va nous emmener sur des chemins de traverses. Le chef de cartel ultra-violent Manitas demande l’aide de Rita, une avocate brillante en manque de reconnaissance et de ressources, à changer de vie et devenir une femme. En devenant Emilia Pérez, elle peut être la personne qu’elle a toujours souhaitée, car ce changement d’identité et de genre s’accompagne d’un changement de vie et d’une volonté d’expiation. Mais le passé n’oublie jamais complètement, surtout quand on ne peut s’en défaire complètement.
Le film porte plusieurs thèmes moraux, aussi bien au travers du parcours de Rita que de celui d’Emilia. Rita démarre ainsi le film en dénonçant la violence systémique au Mexique, mais bénéficiera de l’argent de Manitas pour fuir et progresser dans la société. En revenant avec Emilia, et dans leur démarche de découvrir la vérité et les corps des disparus, est-elle complice d’un système ou est-elle désormais dans une quête juste auprès de la population, ignorant sa propre contribution à une forme d’impunité ? Quant Emilia, elle s’achète une fausse rédemption, soudainement érigée en madone, mais cette attention positive envers elle ne permet pas une véritable absolution, car elle ne se présente plus au monde comme l’acteur de ces actes. Jessie, ex de Manitas, n’est pas en reste et son personnage contient autant de manipulation que de détresse. Emilia Pérez navigue ainsi dans des eaux morales très troubles, et je regrette que ces questionnements soient parfois un poil trop superficiel, sacrifiés sur l’autel de la forme et du rythme. Il y avait bien plus à exploiter sur cette tentative d’absolution corrompue car insincère, et par ce miroir entre changement physique et changement psychique.
Si le film surprend ainsi sur le fond, Audiard propose également une forme captivante avec un film musical. Si je n’ai pas trop accroché au style des personnage qui chante intentionnellement faux en parlant, les numéros chantés et dansés de Zoe Saldana et Selena Gomez sont incroyables, sans oublier le final entre cette dernière et Karla Sofia Gascon. Le film déstabilise mais ne déçoit pas avec un niveau d’exigence élevé tout au long du film, une photographie impeccable et des acteurs pleinement investis. Audiard maitrises toujours autant le montage et la réalisation, avec des cadrages et des mouvements de caméras sublimes.
Peut-être moins fouillé qu’Un Prophète ou Les Olympiades, le film fait honneur à l’audace et à la maitrise technique et visuelle du réalisateur. Clivant par nature, il est pour moi un pas de côté nécessaire qui montre encore et toujours la richesse du cinéma.