Emmanuelle
4.2
Emmanuelle

Film de Audrey Diwan (2024)

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L’annonce, en mai 2022, d’une nouvelle adaptation (ou plutôt une réinterprétation) du roman d’Emmanuelle Arsan, presque cinquante ans après celle de Just Jaeckin avec Sylvia Kristel, avait suscité moult commentaires, pâmoisons et autres railleries (surtout parce que Léa Seydoux était attendue dans le rôle-titre qui, finalement, se verra incarné par Noémie Merlant). La question, cruciale, qui se posait alors était de savoir comment Audrey Diwan et sa coscénariste Rebecca Zlotowski allaient, à l’heure d’un féminisme affirmé, de divers scandales sexuels et d’une «déconstruction de la masculinité», se réapproprier le roman d’Arsan tout en se débarrassant de l’héritage seventies et sensationnaliste du film de Jaeckin (le revoir aujourd’hui a, avouons-le, quelque chose du chemin de croix, remise en époque ou pas).

En choisissant, comme l’a expliqué Diwan, de «raconter le chemin d’une femme qui ne jouit pas et sa conquête progressive du plaisir», le film abandonne ce male gaze à papa pour porter un regard de femmes actuel sur un personnage féminin intrigant au cœur de dynamiques de pouvoir (sociales et sexuelles) et d’une recherche de la (sa) jouissance. Emmanuelle n’est plus un simple objet de désir, convoitée sans cesse, hypersexualisée, peu active en réalité dans l’affirmation de ses désirs. C’est désormais une femme un rien rigide, vulnérable, comme fermée aux autres et à soi, qui s’ennuie dans son travail (elle est «contrôleuse qualité» de palaces internationaux) et dans sa vie.

C’est sa rencontre avec un homme mystérieux, lors de son séjour à Hong Kong pour l’audit d’un hôtel de luxe, qui va la relancer sur le chemin de son émancipation intime. Émancipation, réappropriation même, qui passera (presque inévitablement, comme un parcours aux jalons attendus) par la masturbation, le triolisme, le voyeurisme, les fantasmes (a-t-elle vraiment fait l’amour avec cet homme dans l’avion ?) et l’impatience, le tangible enfin lors d’une scène plutôt réussie (mais très mal filmée) où Emmanuelle reconquiert sa jouissance par la parole dictée et le regard de cet autre dont elle a quémandé l’attention pendant tout le film (question : se sert-elle ou dépend-t-elle de lui ? Les deux peut-être ?). Baigné d’un érotisme bon chic bon genre qui, souvent, pourra prêter à sourire par son aspect cheap (assumé ?), le film ne fait malheureusement qu’effleurer son sujet et qu’effleurer les corps qu’il approche, qu’il capte, qu’il observe, opérant comme une distance entre son aboutissement et ses intentions.

Il y a bien une forme de sensualité capitonnée, cérébrale, ouverte sur une recherche de ses propres envies, qui se dégage du film, quelque part entre In the mood for love, Crash et le magnifique Claire Dolan de Lodge Kerrigan, mais il lui manque, indéniablement, quelque chose. Plus de trouble, de venin, un vertige, une réelle sensation d’oubli et de lâcher-prise, une subversion pourquoi pas (oser une pornographie affranchie par exemple, comme avait su le faire Lars von Trier dans Nymphomaniac), ne faisant, in fine, d’Emmanuelle qu’un personnage trop théorique, trop lisse, avant d’être un personnage de chair, magnétique, qui nous émeut, trimballant son déplaisir et son spleen avec un sérieux de première de la classe. Frustrant.

Article sur SEUIL CRITIQUE(S)

mymp
5
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le 25 sept. 2024

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