Il y a des films qui racontent une histoire, et d'autres, plus rares, qui semblent la respirer. Entre les lignes appartient à cette seconde catégorie. Eva Husson y fait preuve d'une délicatesse inattendue, adaptant Graham Swift avec une grâce qui contraste avec la nervosité de ses œuvres précédentes. L'intrigue, en apparence ténue, une journée volée dans la vie d'une domestique anglaise en 1924, devient le réceptacle d'une densité émotionnelle rare. Cette journée, Jane la passe dans les bras de Paul, un héritier sur le point d'épouser une femme de son rang, mais aussi et surtout dans l'exploration solitaire de son manoir vide. C'est là que le film trouve sa véritable originalité : dans ces moments de flânerie interdite où le désir se mue en vocation, où les sensations volées (le cuir des livres, le goût du pâté, la fumée d'une cigarette) s'impriment comme autant de premières phrases d'un roman à venir. La caméra d'Eva Husson, sensuelle et retenue, capte le tremblement d'un monde qui s'efface – celui de l'aristocratie d'après-guerre – et l'émergence silencieuse d'une voix qui, elle, trouvera la force de durer.
Cette réussite doit beaucoup à l'incarnation saisissante d'Odessa Young, dont la présence à l'écran possède la qualité rare de l'évidence. Sa Jane est à la fois fragile et animale, rêveuse et déterminée ; on lit dans ses yeux cette attention aux détails qui sera plus tard la matière de ses livres. Autour d'elle, le film tisse une partition chorale d'une grande finesse. Colin Firth porte le deuil d'un fils avec une douleur toute britannique, rentrée sous le tweed. Olivia Colman, en maîtresse de maison, fait bouillonner une rage contenue qui affleure dans chaque regard. Et Josh O'Connor incarne avec justesse ce mélange de morgue et de lâcheté propre à une classe qui se survit à elle-même. Mais c'est bien Odessa Young qui porte la dimension la plus audacieuse du film : cette longue séquence où Jane arpente nue la demeure, s'arrêtant devant les portraits d'ancêtres comme pour défier le regard des morts. Il n'y a rien de gratuit dans cette nudité, elle est la métaphore d'une émancipation qui s'ignore, d'un appétit de vivre et d'écrire qui ne demande qu'à naître.
Au-delà de son élégance formelle, Entre les lignes touche par sa capacité à faire résonner l'intime et l'universel. La journée de Jane est un adieu, elle le sait, mais c'est aussi un commencement. Le film explore avec une acuité remarquable ce moment mystérieux où la perte se mue en création, où le remords devient littérature. Il y a dans ces images soignées, dans cette lumière anglaise si particulière, le sentiment aigu d'un monde qui s'enfuit – la guerre a tout emporté, les convenances vacillent, et celui, plus secret, d'une audace qui germe. La Jane que l'on aperçoit à la fin, vieille romancière accueillant la nouvelle d'un prix avec la même indifférence que Doris Lessing, boucle la boucle sans rien enlever à la grâce de ce qui précède. Le film d'Eva Husson nous rappelle que les vocations les plus profondes naissent souvent dans les interstices, dans ces journées volées où, pour la première fois, on ose être soi-même. Et c'est peut-être cette vérité simple, servie par une mise en scène d'une délicatesse inouïe, qui lui donne sa force d'ébranlement silencieux.