Voici un "film de gangsters" assez atypique, qui assume un parti pris esthétique plutôt radical. Décortiquons ça.
Sa scène-type consiste en l’interaction entre deux personnages, que l’on avait déjà vus séparément et dont on ignorait qu’ils étaient nécessairement liés. Les informations — orales, gestuelles, visuelles — qui en ressortent précisent leur relation et ajoutent quelques touches à la peinture pointilliste de cette ville.
Cela place le spectateur dans une position d’enquêteur, attentif à tous les détails des scènes afin de reconstruire cette configuration d’individus à l’échelle d’Entroncamento. Cet effet est renforcé par des cadrages malins : à plusieurs reprises, l’interlocuteur n’apparaît pas immédiatement à l’écran ; on cherche alors activement qui il peut être, ce qui aiguise l’attention portée aux informations qui émergent de la scène.
La forme quasi documentaire, le recours à des acteurs non professionnels locaux et la focalisation sur le quotidien renforcent ainsi l’immersion dans cette quasi-ethnographie.
On l'aura compris, c'est un récit choral. Mais, étonnamment, il ne converge pas vers un climax qui croiserait les différents personnages. Ce rythme presque plat, sans explosion dramatique, semble avoir laissé de marbre un certain nombre de critiques. Pourtant, je crois qu’il concourt pleinement à l’impression de personnages errants, sans véritable débouché. À la fin du film, les rapports de force locaux sont quelque peu modifiés, les cartes un peu rebattues. Mais, fondamentalement, la situation reste la même : se croisent les recherches de stabilité par le biais d’emplois peu rémunérés et peu valorisés — éboueurs, caristes — ; et les sociabilités de la petite délinquance, souvent plus rémunératrices et moins monotones.
L’idée d’un « dernier coup », qui permettrait de quitter la seconde sphère pour rejoindre la première, revient fréquemment ; mais ce schéma se répète sans jamais aboutir. Lorsqu’un personnage tire mieux son épingle du jeu que les autres, on comprend vite qu’il s’agit d’un jeu à somme nulle. De cette situation de pénurie émane un racisme omniprésent dans le récit.