Je ne rédige jamais de critiques, mais ce film me trotte dans la tête depuis plusieurs jours. Dreams frappe juste là où les rapports sociaux se logent dans les corps : une riche Américaine, un danseur mexicain, et entre eux un mélange de désir, de dépendance et de violence que Franco filme sans verbiage superflu. Spoil.
Ce qu’il fait très bien, c’est montrer des rapports de force sans les transformer en discours. Le danseur use son corps pour se produire devant des élites qui consomment l’art comme un signe de distinction. En face, la bourgeoise philanthrope met aussi son corps en scène : elle parade, elle apparaît, elle donne à voir une générosité qui recouvre surtout un monde d’affaires. Le film n’a pas besoin d’en rajouter : les silences, les regards, les gestes suffisent.
Prenons un exemple. Le frère débarque chez elle, croise l’amant mexicain. Le frère tient des paroles presque sympathiques, mais la mise en scène tranche : le corps prolétaire, du côté de la cuisine ; la famille bourgeoise, de l’autre, séparés par le plan de travail froid. Le pouvoir ne s’énonce pas, il se matérialise en distance physique, en gêne corporelle palpable.
Cette précision se déploie dès l’ouverture du film. Lui, traverse la frontière nord-sud, dans des plans étirés, sur un corps épuisé. Elle, plus tard, saute dans un avion et atterrit presque aussitôt au Mexique pour retrouver celui qui lui échappe. Toute l’asymétrie est là. Lui refuse la dépendance, refuse cette cage dorée où elle veut le maintenir sans jamais assumer leur lien en public. Il choisit les petits boulots et la danse comme seule voie d’ascension possible.
Un récit classique verrait là un climax de ballet ouvrir l’union. Chez Franco, le père rétablit l’ordre social. Elle orchestre donc l’expulsion de son amant pour une idylle confinée là-bas, où les corps peuvent enfin se nouer sans fuiter vers les coins d’écran. Jusque-là, en public, la caméra fixe les surprenait au centre avant que leurs déplacements ne les relèguent d’eux-mêmes vers les bords du cadre. Même leurs baisers semblent chercher un angle mort.
Mais voilà, le retournement est glacial lorsqu’il apprend d’elle la déportation orchestrée : il la capture, la viole. Les scènes de sexe précédentes, très importantes dans le film, rendaient cela encore plus brutal : jusque-là, il y avait un rapport de force instable, mais partagé, où l’initiative circulait encore entre les deux. Là, tout devient unilatéral. Il retourne la domination avec les moyens dont il dispose, c’est-à-dire par la force physique. Le corps qu’elle désirait devient alors coercition physique, en écho brutal à la violence plus indirecte qu’elle avait exercée par l’intermédiaire de la police.
Contre-coup : elle fracture son pied de danseur, ce qui l’animait, son unique levier d’ascension et d’indépendance. Après tous ces glissements instables, ces équilibres précaires, voici le retour à l’ordre social. Et deux corps abîmés en leurs points rendus les plus sensibles.
Petit appendix théorique non nécessaire (simple biais d’universitaire) : il me semble que Dreams dessine en pratique, inconsciemment, une configuration de la sociologie éliasienne – individus interdépendants formant un échiquier social minimal ; chaque coup (déportation, viol, fracture) déclenche un contre-coup limitant la liberté de l’autre, le pouvoir n’étant qu’un déséquilibre mouvant dans ces interdépendances. Rien d’individu isolé ni de société abstraite : juste un tissu de dépendances réciproques qui modèle leurs personnalités et frappe là où le lien les a rendus vulnérables.