Où sont donc passées ces années ? Que reste-t-il de ce père qui passa un jour ses doigts dans la chevelure de son fils ? Que reste-t-il de cette femme vacillant de bonheur sur un petit bout de plage ? Que reste-t-il de ces sourires sur les visages des êtres que l’on a aimés ? André Bonzel nous donne la réponse : des images. Mais pas n’importe lesquelles. Celles de vies anonymes, d’intimités authentiques, d’instants privés arrachés au temps. Véritable travail de chineur passionné, ET J’AIME A LA FUREUR s’évertue à ressusciter des bobines de films amateurs pour l’amour du regard. On se souvient alors de nos films de famille, de cette reconstruction mémorielle par la projection d’un souvenir, de ce regard porté à un vécu qui aurait pu sombrer dans l’oubli si le cinéma n’avait pas été là pour le figer dans des images en mouvement. Faire face à ce film, c’est retrouver ce sourire ému, éprouvé au parcours des pages d’un album de famille à la recherche d’un visage, d’un moment ou simplement d’un passé qui n’existe plus.


Déjà plusieurs semaines que le film est sorti, et autant dire qu’il nous colle à la peau un peu comme un souvenir personnel ou une chanson de Françoise Hardy. Depuis son enfance, André Bonzel – coréalisateur de C’est arrivé près de chez vous – collectionne ces fragments de vies, des centaines de bobines de « cinéastes d’un jour qui filment leurs amours, leur bonheur, dans une vaine tentative d’arrêter le temps. » Ces images d’inconnus ne seraient-elles pas aussi les nôtres ? Anonymes donc universelles ? C’est là tout le projet d’André Bonzel : raconter sa vie, son histoire, sur les images des autres. Sa voix résonne alors sur ces bouts de pellicules comme s’il s’agissait du film de sa vie (ce qui est évidemment le cas). Fabuleuse illustration au final de ce phénomène d’identification au cinéma où l’on cherche toujours à retrouver un peu de soi-même dans ce qui n’est pas nôtre. Et dans cet assemblage d’archives, Bonzel le bonimenteur retrace sa propre épopée familiale – de l’arrière-grand-père Maurice Expedit à la tante Lucette – tout en retournant à sa jeunesse, ses amours, son éveil à la sexualité et ses premières caresses de cinéma. Nous, nous y verrons des gestes familiers, des expressions nostalgiques, des regards qui serrent le cœur. Oui, ET J’AIME A LA FUREUR est un film « qu’il fait bon vivre », pour tous les amateurs de péloches et tous ceux qui ont un jour vécu.


Si l’émotion est si forte, c’est sans doute par le statut si particulier de ces films « amateurs » où rien ne se joue mais tout se vit : des films « bruts » qui trahissent constamment une recherche de l’amour à travers des images. Hier, aujourd’hui et demain, demeure ainsi toujours le même objectif : une recherche du bonheur, de la capture de l’instant, à immortaliser un moment pour s’offrir une mémoire. C’est ce geste de conserver une trace, de saisir l’éphémère, de figer un moment d’insouciance où chaque seconde sur la pellicule se charge d’une émotion. ET J’AIME A LA FUREUR célèbre alors ces gens qui filment les gens qu’ils aiment (et qui s’aiment), ces petits bouts d’existence que l’on gobe comme des madeleines de Proust. Ces visages nous parlent, ces souvenirs nous deviennent personnels, ces gestes ressuscitent d’autres images familières. Nous aussi, on la connaît cette balançoire de notre enfance. Nous aussi, on a joué à essayer d’éviter que les vagues nous attrapent. Nous aussi, on a connu des fêtes d’été, des jeux d’enfants, des rivières enchantées, des rondes de bonheur et des joies déguisées. ET J’AIME A LA FUREUR est là pour réveiller quelques mots simples en nous : « je me rappelle » ou « je me souviens » façon Georges Perec. La phrase se complète alors d’images (é)mouvantes qui, au contact de notre regard, trouvent une nouvelle manière d’exister.


De ce montage célébrant la vie émerge aussi une question essentielle : qu’est-ce que l’épreuve du temps ? Peut-être est-ce notre capacité commune à pouvoir nous souvenir ? A faire perdurer des choses qui ont disparu ? L’ironie veut bien souvent que le présent prenne sa véritable valeur qu’à partir du moment où il se conjugue au passé ou qu’il n’existe plus. Où êtes-vous maintenant intimités perdues dans le temps ? ET J’AIME A LA FUREUR ravive tout cela et bien plus encore. Il s’efforce à sauver le temps dans une bouteille, et mieux encore, dans un film. Le regarder, c’est se remémorer de ce qui a été et de ce qui n’est, parfois, plus. La fragilité de ces images – les marques sur la pellicule, les effacements, les dégradations – témoigne de cette si fragile mémoire capable de disparaître en un claquement de doigt. Que restera-t-il de nos souvenirs si aucune préservation n’a lieu ? Que restera-t-il de nous-même quand tout aura disparu ? André Bonzel balaie toutefois ces inquiétudes dans un geste de redécouverte qui a tout d’une transmission. Transmettre ce que l’on a reçu, transmettre ce qui ne doit pas être perdu : ET J’AIME A LA FUREUR s’impose alors comme une invitation à replonger dans une captation du passé pour mieux prendre conscience de la beauté du présent quand le cinéma est là pour préserver une dernière étincelle de vie.


On s’émeut alors pour la simplicité d’un regard caméra ou d’une grimace, pour ces gestes qui trahissent une émotion qu’on ne joue pas, pour toutes ces petites traces de vie « où le son se mêle à la lumière ». En Baudelaire des images, Bonzel compose un poème où les archives familiales s’entrechoquent et où les êtres disparus jouissent à nouveau d’une présence dans un regard. C’est un film plein de vie(s), peut-être parce que ces images ne sont pas mortes et qu’elles vivent dans le regard de celui qui se les réapproprie, dans le regard de ce spectateur qui a cette soudaine envie de retourner se balader dans ses propres souvenirs. Face à ces archives qui remuent, ET J’AIME A LA FUREUR nous renvoie aux réminiscences de Jonas Mekas, aux reflux de gens qui ont été, aux doigts pointés sur les albums de famille, aux images qui composent des existences. C’est aussi un film qui nous fait croire encore à ce terme si usité : la magie du cinéma. De la pure dopamine en celluloïd, chargée en mélancolie aussi. Avec cette petite musique qui « accompagne » – comme au temps du cinéma muet – ces images, impossible de ne pas se sentir nostalgique. C’est beau, c’est entêtant, ça valse entre passé et modernité : Benjamin Biolay fait des merveilles et ses petites mélodies, pleines d’amour et de fureur, bercent nos oreilles au point de nous placer hors du temps.


D’autres mots nous viennent alors en mémoire ; ceux d’Annie Ernaux concluant son roman Les Années par une formule appropriée : « sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ». Même combat pour André Bonzel qui, en assemblant ces fragments de vies, parvient à préserver quelque chose d’infiniment essentiel : une mémoire. A la fin du générique, une seule envie : pouvoir replonger dans nos archives familiales, revoir notre passé, rouvrir nos albums de famille et faire revivre dans notre regard la mémoire de ceux qui n’existent qu’au travers de quelques images. Combien d’archives dormantes faut-il encore réveiller ? Il ne faudrait jamais avoir à quitter nos souvenirs de pellicule. Car ET J’AIME A LA FUREUR semble vouloir nous susurrer à l’oreille que les greniers sont faits pour être ouverts, pas pour prendre la poussière. L’affirmation du titre pourrait alors bien être valable pour le film lui-même : ET J’AIME A LA FUREUR … ce regard de bobines qui a tout d’un doux murmure, manifestant que l’on a aimé et que l’on aimera encore.


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blacktide
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