Le dernier Fellini, souvent sous-estimé, et pourtant parfaitement fidèle à lui-même, à ses rêves, à son pessimisme rempli d’espoir, et à son esthétique.

Sur ce navire, sur cette galère-là, tout le monde décade – la terre (ou la mer) tremble sous leurs pieds et ils dansent.

Le film est très largement consacré à la musique, à l’opéra italien, Verdi, Rossini … jusqu’à ce que l’arrivée clandestine d’une colonie de réfugiés serbes envahisse le bateau, d’abord rejetés, isolés, parqués à la proue, puis acceptés par la grâce de leur musique, populaire, vivante, mélancolique et joyeuse. Musque savante contre musique vivante ? Tout en fait se résoudra dans la danse.

- Mais pour peu de temps. Car, même au bout de la mer, on entend des bruits de bottes. Les Serbes, tziganes, roms (Fellini, est aussi, comme toujours, en avance sur l’histoire même quand il l’évoque au passé) seront successivement rejetés, fraternisés puis razziés. Ce sera ici l’affaire d’un cuirassé autrichien, semblable à un gros tank en béton (à la façon du Tarkus d’Emerson, Lake and Palmer), qui prendra possession des réfugiés, puis …

Et Fellini parsème cet opéra aquatique d’une collection de trouvailles, un fatras souvent irrésistible de personnages, de lieux, d’événements, impossible à démêler, plus que confus et pourtant si construit …

… une diva hiératique, mais finalement très sensible dans la joie et la douleur, au moment de la danse collective et cathartique et à l’instant des obsèques maritimes, un comte décadent, quelque part entre Antonin Artaud et Sami Frey, amoureux inconsolable et travesti de la défunte, un poulet qu’on hypnotise, une séance de spiritisme, la salle des machines comme l’enfer sous leurs pieds (mais avec un essai de rapprochement des classes sociales, la musique toujours), deux petits vieillards égrillards, offrant un très beau concerto pour flutes (de champagne), un ténor truculent, un grand-duc poupin et obèse, une princesses aveugle mais très voyante (interprétée par Pina Bausch, qui sera la seule convive à ne pas danser …), des comploteurs d’opérette, le morse maritime tournant à la pantomime, des cendres dispersées au large d’une île italienne , l’orchestre du Titanic …

Et un journaliste embarqué dans cette galère (avec la même astuce que pour Intervista, très proche et aussi sous-estimé) : l’interview donne du poids, du réalisme à la parole des interviewés.

Et un rhinocéros.

Les Autrichiens embarquent les tziganes. Un cokctail molotov explose (ou non), les canons répondent et le monde s’écroule.

Mais il reste le spectacle – et un spectacle total, le plaisir absolu du spectacle, celui qui se construit dans un studio de cinéma, tout en excès : la musique certes, mais aussi un jeu magistral sur tous les sons (qui commence par celui de la pellicule accrochant en défilant sur le projecteur) et des décors tout en excès, en folie fellinienne. Même au cœur de la tragédie, la vision de Fellini reste toujours poétique et joyeuse.

Le prologue du film, magistral, constitue d’ailleurs la plus belle des métaphores sur l’histoire du cinéma : du noir et blanc à la couleur, puis l’arrivée de la musique, du son et des paroles.

Il est vrai que l’œuvre de Fellini est une réinvention permanente du cinéma et de son histoire. Il ne reste donc plus qu’à toute l’équipe, cadres et techniciens confondus, de faire irruption sur la scène.

Et de saluer.

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le 1 févr. 2015

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pphf

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