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Il n’y a pas à dire, le Costa-Gavras des débuts est fantastique dans sa façon de traiter de sujets politiques situés par-delà nos frontières pour mieux tendre un miroir à la société française, celle d’alors comme celle d’aujourd’hui. Ainsi, si État de Siège n’a pas l’effet coup de poing de ses prédécesseurs, il n’en est pas moins une œuvre profondément engagée, documentée, et méticuleuse dans sa construction narrative et visuelle.
L’intrigue s’inspire ici de l’enlèvement de Dan Mitrione (ici devenu Santore) par le Mouvement de libération nationale uruguayen en 1970, un agent du FBI infiltré qui faisait la tournée des pays d’Amérique du Sud pour y apporter les méthodes de répression américaine. Si vous souhaitiez suivre un cours d’amphi sur la torture efficace, c’est vers lui qu’il fallait vous tourner.
Les kidnappings qui ouvrent État de Siège se font presque aimablement, sans accroc. Les interrogatoires sont respectueux. Cette approche met l’emphase sur la différence des méthodes entre les Tupamaros et le gouvernement uruguayen qui mène une répression ultra-violente via ses Escadrons de la mort, biberonnés par les préceptes américains. La manne de l’Oncle Sam dans les affaires de l’Amérique Latine est insidieuse, cachée aux yeux du grand public, et pourtant présente dans tous les rouages étatiques de ceux que l’on ne saurait voir prendre trop de libertés ou regarder du côté du bloc soviétique.
Alors les barbouzes exportent leurs pratiques managériales les plus crasses pour que s’ancre le capitalisme à pleine dents dans ces néo-colonies (effrayante réunion au sommet constituée des ultra riches). Ces enseignements nous apparaissent au compte-goutte, alors que les interrogateurs bien formés des guérilleros poussent Santore à la contradiction, aux contresens, en se jouant de lui et en l’acculant par l’information. Plus le film avance, plus l’interrogatoire précise les tenants de cette histoire, plus les méthodes américaines se révèlent pernicieuses.
Etat de Siège, s’il fait irrémédiablement penser à Z pour son propos politique et l’exposition des mécanismes autoritaires, mais il se fait surtout contrepoint de L’Aveu, jusque dans l’emploi d’un Yves Montand prisonnier dans un rôle antipathique inverse à celui de la victime des procès de Prague.
Le final laisse évidemment un goût amer, puisqu’il ne résout rien et ne fait qu’établir un état des lieux (la dictature uruguayenne ne prenant d’ailleurs réellement fin que vers le milieu des années 80). A défaut d’une conclusion satisfaisante qui saperait l’effort de réalisme du film, l'œuvre de Costa-Gavras fait plutôt office d’avertissement. Un avertissement qui aura causé des troubles aux USA lors de sa sortie en salle, et qui donc ne pouvait que tomber plutôt juste.
Ceux que le régime autoritaire qualifie d'innommables, de terroristes, sont les révolutionnaires qui font face au totalitarisme, comparés au peuple français de 1789 ou aux indépendantistes américains, ceux dont nous aurons besoin demain alors que les grandes puissances occidentales tombent aux mains d’un fascisme aux sinistres échos, que la violence gouvernementale atteint des niveaux que l’on ne souhaitait plus revoir, et que le peuple semble souffrir d’une amnésie suicidaire.