Il y a deux manières de définir l'étrange dans le cinéma, la plus évidente va regrouper tous les films où l'étrange va s'incarner à l'écran en convoquant figures de monstres, en racontant l'onirique, en scénographiant l'irréel. L'autre plus subtile, mais non moins intéressante, va dans un prime abord cacher son étrangeté derrière un postulat d'un classicisme absolu, pour de là y apporter un traitement qui conjugue l'étrange.
Eureka film qui longtemps a été le graal des cinéphiles en raison de son invisibilisation par les producteurs, intègre cette zone de la réalité magique. Réalité magique qui est un motif récurrent dans le cinéma du britannique Nicolas Roeg, revoyez par exemple "Ne vous retournez pas" ou "Walkabout". Un autre aspect qu'on retrouve dans l'œuvre du cinéaste est sa vision qui refuse la naturalisme, qui lui permet de systématiquement mettre au même niveau de réalité différents plans astraux. Le monde réel et le monde mystique, le monde réel et les cosmogonies, le monde réel et celui des esprits cohabitent et convergent au final dans un ensemble cohérent.
Film labyrinthique qui prend pour départ un fait divers datant de la fin des années 30, encore irrésolu à ce jour, l'assassinat par décapitation puis incinération d'un ancien chercheur d'or devenu multimillionnaire, sur son île privée des Bahamas. Je précise ceci car autrement on pourrait suspecter ma critique de dévoiler la fin, or même si ce fait intervient très tard dans le film, il n'en est fait aucun mystère.
L'intention de Nicolas Roeg n'étant pas de nous raconter la vie de cet homme de façon linéaire et chronologique, mais de servir de cette histoire comme terreau à faire germer les questions sur les thèmes de la réalité - là encore - de l'héritage qu'on souhaite laisser, mais selon moi le film traite surtout de la quête. La quête d'un homme et de l'après. L'illustration sur écran de l'adage qui dit que l'important n'est pas la destination, mais le voyage.
Jack McCann, l'occasion de revoir l'immense Gene Hackman dans un de ses rôles moins commentés mais où il excelle tout autant, est donc un prospecteur qui un jour trouve ce à quoi il a dédié sa vie, un gisement d'or. Et de là un premier indice me parait être mis par le réalisateur, qui avec d'autres disséminés tout au long du film vont appuyer ma théorie quant à ce que veut nous raconter au final le film.
On voit clairement le corps de McCann emporté par une rivière charriant l'or qu'il convoitait, mais le plan suivant on le voit surgir de l'eau, recouvert de poussière dorée, rejoindre la diseuse de bonne aventure avec qui il partage sa vie et qui consciente de la fortune de son prospecteur de compagnon prophétise des lendemains sombres.
Ellipse et on retrouve Jack McCann désormais richissime, réfugié dans sa propriété "Eureka" qui donne le titre au film, avec une femme qui semble vouloir oublier dans l'alcool une profonde détresse dépressive et sa fille. Mais alors que le cadre idyllique et paradisiaque pourrait nous laisser penser qu'on nage dans le bonheur, on découvre un Jack désabusé, aigri et l'on comprend que le drame de cet homme, d'ordre existentiel est que sa raison de vivre, sa quête est achevée. Et ensuite que faire de sa vie ?
Roeg, choisit de faire un récit non linéaire, fait d'ellipses, de retours, de symboles obscurs, le film exige de son spectateur une implication totale, c'est un film qui ne souffre pas la distraction d'un téléphone ou la copine qui joue à "Candy Crush" en demandant ci et là "mais c'est quoi que tu regardes ?" C'est un film qui invite à l'interprétation, et ça j'adore, et pour moi la finalité du meurtre du protagoniste qu'on sait inéluctable, nous offre en fait le récit paradoxal d'une agonie posthume.
Cet oxymore de cinéma m'a sauté aux yeux, tant le film dégorge de symboles, de références et autres thèses qui me laissent penser que Jack est mort - symboliquement ou pas - le jour où il a trouvé son gisement miraculeux, le reste n'étant alors que l'acceptation de cette vérité. Une chaîne, des voilages, des dialogues confus, un sfumato permanent qui n'est pas sans rappeler celui à l'œuvre dans "Pique-nique a Hanging Rock" autre film qui trouble la limite physique entre réalité et imaginaire mystique, jusqu'à la tirade finale de la fille, sont autant d'éléments qui m'incitent à voir ce propos comme central. Une séquence montrant une cérémonie vaudou, culte qui considère le monde des vivants et des morts imbriqués constitue un autre indice probant à ma théorie.
Je n'en dis pas plus, juste deux derniers arguments pour vous enjoindre à découvrir ce film maudit, le premier vénal, l'édition du DVD chez Potemkine se trouve actuellement à moins de 20€, elle est annoncée dans l'avenir à 50. Le second sera le casting inouï, jugez plutôt aux côtés du déjà cité Gene Hackman, on retrouve Theresa Russell, Rutger Hauer, Jane Lapotaire, Mickey Rourke ou Joe Pesci