Everytime
6.3
Everytime

Film de Sandra Wollner (2026)

On a longtemps cru que la Terre était plate. Puis on a découvert qu’elle était ronde. Le deuil, lui, reste obstinément sans forme — et c’est là que commence Everytime. Lauréat du prix Un Certain Regard à Cannes, le film s’ouvre sur des panoramiques à presque 360 degrés d’une maîtrise sèche : la rue, la gare, la chambre que Jessie (Carla Hüttermann) et Melli (Lotte Shirin Keiling) se partagent en se marchant dessus. La circularité y est une condition du regard, comme si le monde se refermait sur lui-même, indifférent à qui l’habite. Puis deux verticales viendront briser cet arrondi : une chute, et longtemps après, une larme.


Le tout premier échange entre les sœurs : “tu laisses toujours tout traîner”. La phrase, banale, résonnera longtemps, parce que c’est précisément ce que fera l’absence de Jessie dans le reste du film : traîner partout, sans jamais se laisser ramasser. La nuit qui précède leur départ en vacances, Jessie monte sur un toit avec Lux (Tristan López), son petit ami. Ils ont pris des substances. Le soleil se lève, orange vif, imprégné de quelque chose de trop intense. La chute est filmée par quelqu’un dont on ne saura jamais l’identité, la caméra souple, large, suit le regard de Jessie vers un oiseau avant de revenir lentement, sans hâte. Après, elle continue son chemin, indifférente, vers la quiétude des arbres du matin. On pense à un Tati inversé : chez Tati, l’œil navigue à l’intérieur d’un tableau fixe ; ici, le monde est un tableau et la caméra en révèle les parties l’une après l’autre, comme si plusieurs réalités coexistaient.


L’ellipse plonge ensuite le spectateur dans une temporalité étrange, celle du deuil qui comprime, dilate, suspend le temps selon ses propres règles. On retrouve la mère, Ella (Birgit Minichmayr), qui parle de comptabilité avec un collègue tout en arrosant les plantes posées sur la tombe de sa fille. On y lit : 2007-2024. Jessie avait dix-sept ans. Aucune larme — pendant une heure entière, le film refuse le pathos qu’on lui tend. Lux revient du Texas où il était parti après le drame. La petite sœur, Melli, continue d’envoyer des messages sur le téléphone de Jessie. Pendant ce temps, c’est elle qui reprend la manette de la console, joue à Minecraft : un monde que l’on construit bloc par bloc, carré par carré, qui se révèle infini à mesure qu’on avance, exactement comme ces souvenirs de Jessie que le film laisse affleurer par fragments.


La mère décide de les emmener tous les deux à Tenerife, ce lieu des premières vacances de Jessie enfant. Sous un soleil qui irradie tout, les cœurs s’entrouvrent et la réalité se plie. Dans les couloirs de l’hôtel, on retrouve Jessie enfant, même image que celles des archives regardées un soir de nostalgie. La côte montagneuse devient un quatrième personnage, silencieux et envahissant, témoin d’une histoire écrite il y a longtemps. La mère s’en occupe. Des scènes fantasmagoriques succèdent à la retenue berlinoise — enfants perdus en bord de mer, fusée de détresse qui ressemble à une étoile filante, et dans le ciel, un carré minecraftien aux angles nets qui s’ouvre sur quelque chose d’autre. La nouvelle dimension où la voix de Melli dit que le soleil ne s’est jamais couché.


Everytime tient dans cet écart : entre la circularité des espaces et la verticalité brutale d’une mort, entre la précision documentaire du début et la dissolution onirique de la fin. Ce qu’il fait du deuil — le projeter vers l’extérieur, laisser l’intériorité brisée métamorphoser le monde jusqu’à ce que Jessie soit à la fois nulle part et partout, mais everytime là — reste, malgré quelques lourdeurs symboliques dans son dernier tiers, une réussite formelle rare : un carré dans un rond, et l’étrange beauté de ne pas savoir lequel finit par contenir l’autre.


Retrouvez ici ma critique imagée : https://movierama.fr/everytime-mettre-un-carre-dans-un-rond/

Pout
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