Toutes les nations, à travers l’Histoire, connaissent leurs heures les plus sombres. Mais lorsqu’il s’agit d’expérimentation systématique sur des êtres humains, deux pays se distinguent : le Japon et l’Allemagne.
L’Unité 731, laboratoire de la cruauté impériale établi en Mandchourie durant la Seconde Guerre mondiale, incarne ce sommet de barbarie. Plusieurs milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, majoritairement chinois mais aussi russes, y furent exposés à des températures extrêmes jusqu’à la gangrène, inoculés par des puces porteuses de la peste — prélude à Yozakura Sakusen, Opération fleurs de cerisier au clair de lune, plan d’attaque de la côte ouest des États-Unis — ou soumis à des vivisections sans anesthésie pour observer in vivo les effets des armes bactériologiques à différents stades, y compris des femmes enceintes, souvent préalablement violées. L’horreur pure, méthodique, industrielle.
De ce Japon impérial, nous connaissons moins souvent les crimes… et pour cause : les États-Unis ont racheté les données des expériences, incluant dans le deal une absolution totale pour tous les scientifiques japonais. Pas de Nuremberg asiatique donc. Ce déficit de reconnaissance explique sans doute la réalisation de films tels que 731. Une partie du public chinois y voit un exutoire nécessaire : voir nommer et montrer ce qui fut longtemps refoulé, affirmer la mémoire collective. Paru symboliquement le 18 septembre, date commémorative de l’invasion de la Mandchourie en 1931, le film connaît un succès domestique immédiat, même s’il ne rivalise pas avec des blockbusters comme Nezha.
Mais 731 souffre d’un travers évident : l’esthétisation et la dramaturgie excessive détournent le regard. Zhao Linshan filme l’Unité 731 comme on filmerait une fresque d’horreur spectaculaire, persuadé qu’il rend service à la mémoire par le choc. Or les faits extrêmes ne se prêtent pas à la surenchère. Plus on stylise, moins on dit. La sobriété seule permet d’affronter les faits dans leur densité.
À cet égard, la comparaison avec Nanjing Nanjing/City of Life and Death est implacable. Lu Chuan montrait alors la brutalité de l’occupation japonaise avec sobriété et précision, laissant la violence des faits parler d’elle-même. Dans 731, au contraire, la mise en scène devient un filtre : l’atrocité se dilue dans la dramaturgie, parfois avec des excès évoquant un univers à la Tarantino. Transformer l’indicible en performance pour capter l’attention produit certes une catharsis, mais trahit la mémoire en l'enfermant dans le spectaculaire. Quand il s’agit de crimes de cette ampleur, la retenue n’est pas une option esthétique — c’est la condition de la vérité.
Faute de quoi, même si l’effet de choc est puissant en interne, beaucoup risquent d’y voir de la propagande « anti-japonaise » — il est d'ailleurs surprenant que des enfants aient été admis dans les salles de cinéma — et c’est regrettable, car les faits eux-mêmes appellent à la reconnaissance.
731 illustre ainsi un certain paradoxe du cinéma confronté à l’horreur : vouloir frapper pour marquer finit par affaiblir le propos.