Exhuma
6.6
Exhuma

Film de Jang Jae-Hyun (2024)

Difficile de parler d'Exhuma sans évoquer la situation de plus en plus incompréhensible que connaît la distribution de films de genre en France, entre des cinémas de nouveau désireux de projeter des œuvres radicales, parfois d'ailleurs issues du paysage de la SVOD, et une offre streaming complètement paumée dans des enjeux de droits et d'algorithmes comme sortis d'un mauvais rêve. Ainsi, tandis que Damien Leone a finalement droit de cité en salles, que Zach Cregger s'y est frayé un chemin après être resté cloisonné au catalogue Disney+, ce sont des films pourtant internationalement reconnus qui continuent de rester dans l'ombre de plates-formes anonymes : parmi ces dernières, on citera la mal-nommée Insomnia, spécialiste des fonds de tiroir incluse en toute discrétion dans l'offre Canal+, qui a connu un sursaut de vitalité ces derniers mois. En effet, après s'être mystérieusement arrogé les droits de diffusion de deux des derniers lauréats de Gérardmer que furent Oddity et In A Violent Nature, le service a décroché ledit Exhuma, bobine d'un réalisateur coréen, Jang Jae-hyeon, très réputé dans son pays, dont les précédents longs-métrages horrifiques ont attiré des millions de spectateurs en salles et ont été auréolés de plusieurs récompenses. Et on a l'impression qu'il s'en fout complètement. Les plus critiques pourront arguer qu'une répartition plus équitable des productions fantastiques internationales entre les différents acteurs français est une bonne nouvelle, et il est vrai que le trinôme Shadowz (streaming) / ESC (distribution) / Carlotta (édition), amplement béni par l'immortel Mad Movies (qui a d'ailleurs vu certaines de ses ouailles partir chez eux), est peut-être un chouïa dans une position de quasi-monopole pas complètement saine ; mais on peut quand même se poser la question des mécanismes aboutissant à cette répartition quand la plate-forme Insomnia elle-même rechigne à mettre en avant les pièces maîtresses de sa propre collection, de surcroît clairement pas aidée par les services tiers auxquelles elle s'associe (en l'occurrence donc, Canal+) qui semblent décidés à planquer ses derniers arrivages dans les tréfonds de leur back catalog sans autre forme de procès.


Car avant de voir Exhuma, il faut savoir qu'il existe ; et malgré sa renommée (et celle de son réalisateur) en Corée, réussir à... l'exhumer de l'un des innombrables canaux SVOD disponibles sur le territoire français. Un exercice pénible, relevant d'ailleurs pour moitié du hasard, qui tend à prouver un étrange, et peu excusable, manque d'intérêt de nos distributeurs locaux pour une horreur qui ne soit pas "occidentalo-centrée". La situation ne manque pas d'ironie quand on sait que cette réticence à faire confiance à des productions non pensées pour l'Occident intervient après une épaisse décennie 90-2000s ayant largement glorifié le cinéma fantastique asiatique au sens large, avec bien sûr les désormais classiques Hideo Nakata, Takashi Shimizu, Shinya Tsukamoto ou Kiyoshi Kurosawa, mais aussi coréen, avec l'explosion européenne et française en particulier de Kim Jee-Woon qui fut pendant plusieurs années à la suite la coqueluche de la presse et du public entre sa victoire à Gérardmer en 2004 pour "2 Soeurs" et son conte macabre "J'ai rencontré le diable". Un marché depuis décrété mort sans trop de raison valable ; d'autant moins, d'ailleurs, que ses rares tentatives d'importation chez nous connurent de foudroyants succès, à l'image de ceux de Bong Joon-ho (Parasite) et Yeon Sang-ho (Dernier train pour Busan). Ainsi nos acteurs locaux n'ont-ils aucune circonstance atténuante d'avoir si modestement, et si tardivement, distribué les travaux de Joko Anwar, véritables rouleaux compresseurs du fantastique international ancrés dans le folklore musulman indonésien, qu'il faut chercher d'un oeil attentif (coup de main : Satan's Slaves 2 est, tout timide, sur Shadowz) ; et désormais une partie de ceux de Jang Jae-hyeon, centrés sur les croyances et supersitions coréennes, dont Exhuma est le troisième long-métrage d'une carrière entamée avec succès il y a pourtant plus de dix ans. Pourquoi ce film n'est-il pas plus visible malgré son évidente qualité ? Que fait-il largué de la sorte dans les tréfonds d'un unique catalogue connu pour sa pauvreté, sans tambour ni trompette ? Pourquoi aucun distributeur ne s'est-il risqué à le sortir en salles, malgré l'appétit prouvé du public pour des propositions originales ? Est-ce que Jason Blum connaît leur adresse et viendra leur péter les rotules ? Beaucoup de questions, peu de réponses. Même chez Allociné, on est complètement largué, avec une fiche film promettant une sortie au cinéma "prochainement" (doubt).


Consolons-nous donc malgré tout avec la possibilité, in fine, de voir Exhuma de façon légale sur le sol français, même si pour cela il faut quasiment bénéficier d'un heureux accident en tombant par hasard sur sa jolie miniature après cinq minutes à doomscroller entre une infinité de nanars DTV américains des années 2000. Tout comme les réalisations de Joko Anwar, que l'on peut considérer comme une sorte de cousin indonésien de Jang Jae-hyeon, Exhuma épouse un folklore local, ici nippo-coréen, d'une manière jamais vue à l'international et donc d'autant plus intéressant pour un public occidental, auquel on n'a pas encore offert de défricher un tel univers. En s'attardant sur une équipe de géomanciens, sortes de promoteurs immobiliers funéraires, le film nous donne déjà à voir une réalité sociale et culturelle comme aucun autre film diffusé chez nous ne l'a fait avant lui. On est saisi par la mine de savoir offerte par le seul scénario, qui s'attarde à dépeindre les enjeux d'un "bon terrain", les pressions économiques subies par les acteurs de la profession face à la surpopulation et au pouvoir de l'industrie immobilière ; et, bien sûr, les conséquences d'un mauvais emplacement pour enterrer un défunt. Sans s'embarrasser d'un jargon trop complexe, Exhuma réussit à merveille à nous transporter dans une réalité sociale palpable, dont l'intelligence est d'abord de se tenir à distance respectable de toute représentation fantastique, en s'attardant sur les aspects de la vie quotidienne des géomanciens, le fonctionnement de leurs petites entreprises, la façon dont ils survivent de nos jours dans une industrie mortuaire mondialisée qui les met en difficulté économique, voire déontologique. Comment continuer à garantir de bons emplacements quand les terrains sont pris d'assaut par des promoteurs véreux ? Comment assumer la qualité médiocre d'un "spot" face à la famille du défunt ? Comment, enfin, gérer les conséquences spirituelles d'un tel déclassement ? L'un des coups de génie d'Exhuma est alors d'ancrer son récit fantastique dans une réalité sociale et culturelle frappante, rendue encore plus crédible par l'aspect très terre-à-terre des comportements et des dialogues, nourris en début de film d'obsessions essentiellement matérielles. Loin d'être héroïques, les protagonistes sont en dèche et bricolent leur survie comme ils le peuvent, poursuivant la tradition des personnages très humains et imparfaits qu'on connaît bien, par exemple, chez Bong Joon-ho et plus particulièrement chez son acteur fétiche Song Kang-ho, habitué aux rôles de type très ordinaire, presque trop ordinaire pour son propre bien, qui semble discrètement inspirer le jeu de chaque interprète.


De ce démarrage qu'on qualifierait chez nous d'audiardesque, le plus beau est encore qu'Exhuma réussit à bifurquer en toute fluidité vers son attendu versant fantastique, aussi balèze dans le fond que la forme. Jouant de l'intrusion progressive de détails inquiétants (une stèle aux inscriptions énigmatiques, un paysage orageux) et misant gros sur un score classique, omniprésent mais maîtrisé, qui épouse pleinement la tonalité sombre et mystérieuse de son intrigue, le réalisateur joue son va-tout à l'exhumation du titre, prouesse de tension où se mêle la restitution précise de rites funéraires troublants, et l'entrée brutale d'une forme d'horreur mystique qui amorce l'entrée du film dans sa partie purement horrifique. Brillamment flippant, le point de bascule tonal s'organise autour d'une créature serpentine, qui, au même titre que d'autres animaux disséminés dans le récit, insuffle une bonne part de symbolisme à l'angoisse qui démarre. De là, Jang Jae-hyeon va autant piocher dans le récit de possession démoniaque que dans le slasher surnaturel, avec une galerie de personnages-victimes dont le sort ne fait guère de doute une fois les mondanités évacuées. Ainsi, un autre de ses coups de génie est d'esquiver totalement l'influence des maîtres l'ayant précédé, puisqu'il se refuse à la représentation désormais classique et bien connue du fantôme pâle à longs cheveux : en lieu et place, Exhuma nous fait plutôt rencontrer des démons à l'apparence, et aux pouvoirs, dont on comprendra vite qu'ils sont directement documentés par l'histoire du pays. Une sorte de flippette éducative, en gros, qui troque les esprits blanchâtres de Ring et compagnie pour un antagoniste sacrément mastoc, que je ne divulgâcherai pas mais qui constitue à lui seul un motif valable de voir le film. Disons simplement, pour ne pas trop en dire, que les mordus d'histoire et autres geeks rodés à un certain jeu d'Hidetaka Miyazaki risquent de prendre un pied monstrueux devant ce qui est d'office l'un des "fantômes" les plus stylés du cinéma fantastique asiatique.


L'un des plus stylés, mais aussi l'un des plus méchants, Exhuma n'hésitant pas à partir dans le récit de malédiction bien sanglant, dans un style là encore relativement proche de Joko Anwar dans cette façon qu'il a d'alterner scènes d'angoisse et de violence physique. Leur mariage, fluide et sans temps mort, nous maintient raidi dans notre siège, y compris et peut-être même surtout quand la caméra de Jang Jae-hyeon prend le temps de se poser, ne dévoilant l'antagoniste que par des jeux sobres de reflets ou d'illusions d'optique, avant d'opter sur la fin par des cadrages de pied en cap très frontaux et intimidants. Pour se reporter à des noms plus de chez nous, on n'est pas toujours si loin de Polanski, notamment dans le refus ferme d'Exhuma à céder au jump scare ou à l'apparition ; au contraire, le film entier procède d'une gradation presque douce dans sa représentation de l'horreur, que ce soit à l'échelle de la scène ou du métrage, en ne s'invitant jamais de façon brutale dans le cadre à l'exception (volontaire) de son élément déclencheur. Cela donne au climat angoissant du film une certaine élégance, un côté parfois presque littéraire dont la confrontation avec les manières assez rudes de son grand méchant donne lieu à certains des plans les plus impressionnants vu dans une oeuvre fantastique récente. Le finale, s'il ne propose malheureusement pas d'originalité à la mesure du reste du film en revenant à un côté conventionnel un peu frustrant, s'épanouit ainsi dans une succession de scènes nocturnes d'une beauté incandescente, au sens propre (il faut voir pour les croire les séquences où le "bad guy", protéiforme, se transforme en une entité assez chaude : "absolute cinema", comme dirait l'autre). Ces images terminales impriment sur la rétine un souvenir fort, qui ferait presque oublier le démarrage réaliste du film et se conclut sur l'impression agréable d'un long voyage intérieur, d'un long voyage de cinéma aussi, d'un aspect social presque documentaire jusqu'à une échappée dans la fiction la plus totale, en construisant tout du long le pont permettant de relier ces deux univers. Un pont qu'on est heureux d'avoir traversé malgré les (grâce aux) horreurs mystiques tapies en chemin, qui nous laissent à la fois instruit, terrifié et en profonde empathie avec des personnages qui, s'ils habitent loin de chez nous, nous sont pourtant bien plus proches dans leurs personnalités et leurs préoccupations que les habituels héros débilos dont Blumhouse nous abreuve en salles plusieurs fois par an.

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Créée

le 17 août 2025

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Seb C.

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