Il faut voir Fahrenheit 9/11 non comme un documentaire, mais comme un cri. Un cri mis en scène, modulé jusqu’à se confondre avec le slogan. Un cri qui veut faire mouche, faire masse, faire feu. Michael Moore, au sommet de sa notoriété, se veut à la fois témoin, procureur, victime et tribun. Mais dans cette volonté d’embrasser tous les rôles, il échoue peut-être à laisser la place à ce qui fait le cœur même du cinéma : l’ambiguïté du réel.
Dès les premières secondes, tout est là : la bande-son cinglante, les images d’archives souriantes puis funèbres, le visage de Bush figé dans un mutisme hébété alors qu'on lui apprend que l’Amérique vient d’être frappée. Tout est dans la mise en regard. Le film ne construit pas un discours : il enchaîne les électrochocs. C’est du collage politique, un mash-up de sarcasmes. Ce que cherche Moore, ce n’est pas tant à penser que faire vaciller. Et dans cette volonté de sidérer, il ne recule devant rien : musique ironique pour souligner le ridicule, ralentis pour alourdir le tragique, juxtapositions douteuses pour amplifier l’absurde.
Mais on sent, déjà, un décalage. Là où Marker introduisait dans ses images une voix vacillante, interrogative, Moore impose la sienne comme un mur. Sa voix-off ne commente pas : elle corrige. Elle ne doute jamais. Elle occupe l’espace sonore comme un discours officiel inversé, une propagande de contre-propagande. Et ce renversement, s’il a ses vertus, en a aussi les limites.
Le paradoxe, peut-être cruel, c’est que Fahrenheit 9/11 veut remettre en question les narrations dominantes mais le fait en recréant une narration unitaire. Or la politique du cinéma, ce n’est pas tant l’alignement d’arguments que l’art d’ouvrir des gouffres. Ici, tout est déjà comblé. Le spectateur est guidé, presque dressé à l’indignation. Les pauvres sont bons, les riches sont mauvais, les soldats sont perdus, les dirigeants cyniques, et nous, public de gauche bien-pensant, nous avons raison de pleurer, de rire, d’avoir honte.
Mais qu’y a-t-il à voir, au fond, derrière ce dispositif ? Une colère légitime, oui. Des injustices bien réelles. Une guerre absurde, brutale, menée au nom du mensonge. Mais cette colère, Moore ne la donne pas à penser : il l’administre comme une dose de vérité.
Il y a pourtant des moments, rares, où le film s’ouvre. Cette séquence, fameuse, où Moore laisse l’écran noir pendant qu’on entend les sons du 11 septembre. Là, un frisson passe. L’image se retire, le son devient matière première, l’imaginaire se met à vibrer. On n’est plus dans l’injonction. De même, certaines archives, laissées sans commentaire, font plus pour la pensée que dix minutes de montage illustratif. Mais ces moments sont vite étouffés, rattrapés par le besoin de frapper encore.
On peut l’aimer, ce film. Pour sa hargne, pour son courage, pour son refus de la tiédeur. Mais on peut aussi lui en vouloir. Pour sa paresse dialectique, pour sa mise en scène de la conviction plus que de la pensée, pour sa croyance naïve en l’impact émotionnel comme déclencheur politique.