[Critique descriptive, donc blindée de spoils !]

Autant l'avouer d'emblée : je ne connaissais pas Emmanuel Mouret autrement que de nom, ayant été peu attiré par les bandes annonces de ses films. Je pressentais les films banals et bavards, et mon goût me porte plutôt vers les oeuvres économes en mots, même si certains cinéastes font exception (Eric Rohmer et Woody Allen par exemple). Idem pour Philippe Garrel, il faudra que je m'y mette un jour.

Et puis voilà, les auditeurs du Masque et la Plume élisent son dernier film et je me dis qu'il faut quand même que je voie de quoi il retourne. Il se trouve qu'Arte lui consacre une rétrospective, heureux hasard ! Sentant le cinéma prétentieux (que d'a priori hein !), je me décide pour une comédie.

Qui s'avère une très bonne surprise. D'abord, prétentieux, ça ne l'est pas du tout. Bavard oui, mais de qualité. Banal, non : il y a là un ton singulier, une "patte" intéressante. Il va donc me falloir creuser, même si le remake des Dames du bois de Boulogne, je le sens mal...

Fais-moi plaisir ! est un film de références, qui l'assume avec un tel aplomb que c'en devient séduisant. Dès le générique j'ai l'impression d'être dans les années 70, les comédies avec de Funès, Fantomas, Oscar, les Gendarmes...

Puis on voit des pieds, comme chez Bresson encore. Leur petite danse signifie que l'heure n'est pas venue de s'accoupler. Toujours pas quand l'heure sonne car Ariane ne peut rien faire avant d'avoir bu son café. Zut, plus de café. Qu'à cela ne tienne, Jean-Jacques se précipite au troquet du coin, ramène la précieuse tasse, souffle pour refroidir le breuvage afin que le moment vienne plus vite (peu importe qu'un café trimballé dehors ait déjà largement eu le temps de refroidir). Elle a bu, mais elle veut encore finir son livre, et celui-ci est triste, elle n'a plus envie. J-J. se rebelle, ça fait une semaine qu'il attend. Oui, mais dire ça, ça met la pression à Ariane ! Le couple est dans un cercle vicieux, c'est le cas de ne pas le dire, comme le déplore Jean-Jacques.

Mine de rien, cette entrée en matière (si j'ose m'exprimer ainsi) en dit beaucoup sur l'une des difficultés les plus répandus dans un couple, que le cinéma n'aborde pas si souvent : la non concordance des désirs. Au début, les deux ont très envie, c'est simple. Les ennuis commencent quand, avec le temps, une désynchronisation s'opère, le plus souvent dans le même sens il faut bien le dire : l'homme a souvent envie, la femme beaucoup moins. Dès lors, soit l'homme impose son désir, ce qui nous mène dans des zones proches des violences conjugales, phénomène ultra répandu. Soit c'est la femme qui l'impose, comme ici, et l'homme devient en quelque sorte dépendant des "caprices" de sa partenaire. Moins pire, à choisir, mais problématique aussi. C'est ce qu'exprime avec beaucoup de légèreté ce prologue.

Tout le film va ensuite être une succession de coïts interrompus, au stade du baiser en fait car le film reste chaste. Jean-Jacques, au prénom démodé, au langage suranné et au physique ingrat, va faire craquer toute une horde de belles nanas. On est donc bien dans un conte, de façon assumée. Un conte de fée, sauf que jamais le héros ne parvient à la concrétisation. D'une certaine façon, le film met en garde ses congénères du même sexe contre les apparences : ok, c'est une fille top mais ne t'emballe pas coco, voyons ce qu'il en est...

L'épopée de Jean-Jacques va partir d'un truc donné par un copain. Un petit mot remis à une femme, romantique à souhait. Un "joujou extra" comme l'écrit l'une des plumes de SC, qui fonctionne puisqu'on est dans un conte. D'ailleurs J-J. l'a essayé, finit-il par avouer à sa concubine. Dès lors, ne vaut-il mieux pas réaliser ce désir, plutôt que d'en garder l'image tentante et frustrante ? Que faire, une fois que le ver est dans la fruit ? Deuxième bonne question, que bien des couples ont connu.

On devine que, puisque Ariane l'y engage, J-J. ne va pas résister à la tentation. La bonne pioche capturée dans un café se trouve être la fille du président de la République dis donc ! Jacques Weber, à qui on donne un peu ridiculement du "Monsieur Jacques Weber" au générique, s'y colle, plutôt bien. La fille du président, c'est le genre de truc "hénaurme" qui fait le charme du film et nous emporte (ou pas, si j'en crois les "1" sur SC). La petite voiture minable garée entre deux berlines, l'ascenseur qui n'obéit que si on dit "s'il vous plaît", le vigile à l'entrée de l'appartement, le passage secret, le tour de magie devant le président, tout concourt à installer une atmosphère loufoque. Jean-Jacques endosse alors le costume du gaffeur, du maladroit, façon Pierre Richard mais en moins ouvertement "comique". Car bien sûr, Emmanuel Mouret n'est pas un acteur comme son illustre prédécesseur : il est plus fade, il joue faux (comme chez Bresson décidément), mais ces deux caractéristiques servent ici le propos : elles font de ce personnage un être déphasé, lunaire, assez attachant, un chien dans un jeu de quilles.

Les quilles vont donc se succéder : comme amuse-bouche, les deux émissaires japonais qui cassent un vase de valeur (une simple copie, qui permet au président de prendre l'ascendant sur ses visiteurs dans la négociation qui s'annonce). Puis le plat de résistance : The Party !

La référence au film de Peter Sellers est en effet évidente, soulignée par l'orgue Hammond du jazz en musique de fond. Bien sûr, Mouret en profite pour railler la superficialité et le mauvais goût de ce monde élitiste (les "oeuvres d'art moderne" au milieu des lambris). Convenu. Jean-Jacques, en cherchant les toilettes, ouvre une porte qui délivre un bruit d'orgasme (cet orgasme inaccessible), manque de faire sauter les plombs avec un grille-pain qui s'est mis à fumer, se retrouve dans les WC en face d'une sculpture intimidante (scène noyée de blanc tout à fait réjouissante), se coince la braguette dans les rideaux, finit par se libérer grâce à une épée subtilisée à une armure. C'est là que beaucoup lèvent les yeux au ciel, mais où moi j'ai parfaitement marché. Rien de plus subjectif que ce qui fait rire ou non. J'irai même plus loin, au risque de faire hurler : bien plus drôle que le modèle, The Party, qui m'a laissé de marbre. Sans doute suis-je passé à côté de ce film totalement encensé partout. En tout cas il est devenu la référence automatique pour toute scène où un gaffeur fout le bordel dans une soirée (exemple : Toni Erdmann). Et ça, déjà, ce n'est pas rien.

Revenons à notre palais présidentiel, où J-J. est enfin seul avec sa blonde, mais toujours embarrassé par un bout de rideau, symbole comique d'une érection introuvable. La soubrette, qui évoque le théâtre de boulevard comme pas mal d'éléments du film, lui découd sa braguette, enfin il va pouvoir s'abandonner : Elisabeth est chaude... quand on voit les cris de plaisir qui lui échappe dès que J-J. lui masse la tête ! En l'embrassant enfin, il la fait tomber, elle s'évanouit. L'un des rares gags un peu poussifs. J-J. se retrouve en slip face au président, ben voyons, qui lui fait jurer de s'occuper de sa fille.

Le serpent introuvable est retrouvé, Rudolph le petit ami jaloux dont on prévoyait l'irruption violente, peut même s'en approprier l'exploit. Aneth la soubrette embrasse notre J-J. à titre d'alibi. Elle va jeter sur lui son dévolu, et il lui faudra insister car notre héros est un empoté de première. C'est ce que raconte le film : il est plein de fantasmes mais n'a pas le cran de les réaliser, comme le fait son copain le séducteur.

Il finit quand même par accepter de se faire changer sa braguette (le symbole est là) par la ravissante Aneth chez elle. Il y a là un homme mais, contrairement à Rudolph, rien à craindre de ce colocataire, qui s'avèrera être le voisin qui avait toqué à la porte, interrompant un premier coït. Un conte, on vous dit. C'est là que se situe la première véritable surprise du film, et son moment le plus charmant : le surgissement de une, puis trois nymphes en chemise de nuit blanche, les soeurs d'Aneth qui dorment toutes dans la même chambre sur des lits superposés. Là, on est vraiment dans la féérie, d'autant que, bien sûr, ces créatures de rêve sont aguicheuses. Au moment où, après une déclaration désuète dont J-J. a le secret, celui-ci va enfin conclure avec Aneth, le réveil sonne, c'est le voisin collectionneur de clés (celles-là même qui manquent à J-J. avec les femmes) qui se lève pour déménager. Il s'agit de ne pas être reconnu car Jean-Jacques se souvient soudain qu'il a une compagne... Plus qu'à sauter par la fenêtre, au moment, bien sûr, où la police débarque. J-J. se retrouve au trou, sur la Sarabande de Haendel, clin d'oeil à Barry Lindon qui raconte la déchéance d'un séducteur.

Libéré, il retrouve Aneth qui, de son côté, a succombé... au copain ! Un conte, on vous dit ! Ne reste plus qu'à conclure, dans un happy ending un peu convenu mais heureusement furtif.

A part les nymphes, tout est assez prévisible dans ce Fais-moi plaisir !, il faut bien le dire. Mais cette charmante pochade est mise en scène avec une telle bonhommie vigoureuse qu'elle gagne, pour ce qui me concerne, son pari. D'où sans doute une certaine indulgence, d'abord envers le propos très limité du film, car il ne tient pas les promesses de la première scène de ce point de vue : la suite est un simple divertissement, certes de qualité, mais sans profondeur. On oubliera aussi le jeu catastrophique de Frédérique Bel (pourquoi cette comédienne est-elle l'égérie de Mouret ? je ne la trouve même pas jolie pour ma part), celui à peine meilleur de Judith Godrèche (qui n'est pas mon type non plus, mais bon, on n'est pas au concours de beauté !). Lorsqu'un film a suffisamment à proposer, on lui pardonne volontiers quelques faiblesses. C'est le cas ici.

7,5

Jduvi
7
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le 9 févr. 2021

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Jduvi

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