Melting-pot de quatre pièces de Shakspeare, Falstaff personnage secondaire du dramaturge, prendra ici toute la place, témoin et victime des vicissitudes d'une Angleterre soumise aux trahisons et aux guerres.
S'entourant d'une équipe espagnole aux petits soins, Welles soignera ses costumes et son portrait populaire, mettra à profit les décors naturels, gardant toujours quelques belles scènes intérieures aux pièces grandioses et aux éclairages mettant en valeur son noir et blanc, où les expressions des sentiments et des émotions sont renforcées par le verbe et la poésie du dramaturge. Une réussite pour cette réappropriation de l'univers de Shakespeare.
Henri IV qui devra faire face à la rébellion des Percy, se plaint du désintérêt aux affaires du royaume de son fils, Henry Prince de Galles, qui ne pense qu'à festoyer en compagnie de son bouffon préféré, Falstaff, ancienne gloire de la chevalerie, maître en sa taverne, réduit à faire rire pour assurer sa pitance, et témoin imposant de sa proche chute à venir. Précepteur et père de substitution, notre ventripotent despote se charge de montrer à l'héritier l'envers du décor, avec la réalité des miséreux, l'impliquant même dans ses escroqueries. Rusé, menteur et vantard avéré, aux traits d'esprits aiguisés et au verbe philosophe, Welles alterne judicieusement le comique du personnage au tragique de son propos, et surprend par son jeu, franchement jubilatoire. L'amitié passant parfois par des chemins de traverse plus que douteux, Falstaff reste un homme foncièrement bon et un bon vivant, ne perdant pas un godet qui viendrait à traîner par là.
Avec ce rôle parfait, Welles met son personnage en valeur par un nombre incalculables de gros plans, son physique gargantuesque servira à merveille le décalage constant. Son ventre proéminent toujours utilisé à bon escient pour le repos de ses acolytes lors de discussions impromptues, et se cacher derrière un maigre arbrisseau, fera inévitablement penser aux Monty Python tandis que la bataille brouillonne entre les deux clans, à la mise en scène de Kurosawa, toute de brouillard et de fureur, où la boue piégera les soldats aux armures encombrantes. Une bataille d'ailleurs impressionnante de maîtrise, aux plans et autres travellings expéditifs et dynamiques, même si quelques accélérés auraient pu être évités, et prouve encore une fois le talent du cinéaste à gérer son manque de moyen technique et financier. Quelques ombres sur les murs, les contre-plongées habituelles, et son art de l'épure pour transformer la farce en tragédie.
On retrouve le compositeur Lavagnino déjà à l'œuvre pour Othello, pour une partition toujours discrète et choisie, les acteurs John Gielgud, et Keith Baxter, où chacun marque par sa présence même lors de courtes apparitions, Fernando Rey, Jeanne Moreau, Marina Vlady et Norman Rodway dans le rôle de Percy. Et bien sûr, le jeu de regard propre à Welles qui fait toujours son effet, ici, entre perplexité et espièglerie, d'autant plus marquant que Welles nous montre rarement cette facette comique.
En s'éloignant de la théâtralité d'Othello ou de Macbeth, Welles signe un récit humaniste sur la quête du pouvoir et la désillusion, sur la fin de l'insouciance pour laisser place à la réalité, où le jeu et la représentation n'ont plus leur place.
Un des plus beaux personnages tragique qu'il aura interprété tout au long de sa carrière, en miroir de sa propre expérience, et ne reniant jamais son personnage.
Cœur meurtri par l'abandon, Falstaff s'éteint de chagrin, trahi par Henri qui en oubliera ses amitiés au profit de sa nouvelle charge.
A voir très certainement.