Qu'est-ce qui lui a pris,à Daniel Auteuil?Voilà un comédien unanimement célébré,qui travaille énormément,pourquoi aller s'emmancher dans la réalisation?Il est vrai qu'il commence à ne pas se faire jeune,peut-être a-t-il pensé que se retrancher derrière la caméra pourrait se révéler opportun.Pour ce faire,il s'est brusquement souvenu de ses origines provençales et s'est décidé à remaker les classiques de Marcel Pagnol.Il n'était pas le premier à avoir cette idée,et les possibilités étaient restreintes.Claude Berri s'était déjà emparé de "L'eau des collines" avec "Jean de Florette" et "Manon des Sources",Yves Robert avait pris "La gloire de mon père" et "Le château de ma mère".Même Gérard Oury s'y était mis en adaptant "Le schpountz".Qu'à cela ne tienne,le gars Dany n'allait pas se démonter pour si peu.Après avoir ressuscité "La fille du puisatier",il s'est donc carrément attaqué à la mythique "Trilogie marseillaise",service trois pièces pagnolesque porté au cinéma dans les années 30.L'initiative pouvait paraître suicidaire,ce qui se confirme après visionnage.Auteuil a réalisé "Marius" et,dans la foulée le deuxième volet,"Fanny".Il semble avoir renoncé à clore le triptyque et le projet "César" serait abandonné,mais on n'est pas à l'abri d'une mauvaise surprise.Il faut d'abord préciser que,en dehors du premier épisode,les films de la trilogie,malgré leur bonne réputation,n'étaient en réalité pas fameux."Marius" fonctionnait très bien car l'oeuvre posait les bases de l'histoire,présentait des personnages truculents et bénéficiait des dialogues succulents d'un Pagnol inspiré,ce qui occasionnait une succession de scènes savoureuses,à commencer par la célébrissime partie de cartes.Mais ensuite,ça se gâtait salement pour tourner au mélo pénible avec un "Fanny" très en-dessous pour finir avec le catastrophique "César",le seul réalisé par l'auteur en personne.Il n'y a donc ici pas de miracle et ce "Fanny" new look est porteur des tares de l'original,en pire.Alors là,c'est plus moderne,c'est en couleurs,il y a plus d'extérieurs et plus de mouvements de caméra.C'est bien le problème car ce qui rend la vision du film de Marc Allégret éventuellement supportable est son aspect vintage.Le noir et blanc,les décors étriqués,les personnages folkloriques incarnés par de véritables acteurs provençaux permettaient à la rigueur d'apprécier un spectacle déjà pas laubé.La version Auteuil ne fait que mettre en relief une histoire dépassée se déroulant dans un monde disparu.Ne subsiste qu'un lamentable mélodrame phocéen surjoué et ridicule.Ce brave Daniel a réuni la même équipe que pour "La fille du puisatier".Alain Sarde et Jérôme Seydoux à la production,Alexandre Desplat à la musique,Jean-François Robin à la photo,Joëlle Hache,la spécialiste du fameux "montage à la Hache",au montage.Plus certains comédiens qui rempilent,tels Jean-Pierre Darroussin,Marie-Anne Chazel et bien sûr le réalisateur lui-même.Car Auteuil,non content de mettre en scène et de signer l'adaptation des textes de Pagnol,se réserve à nouveau le rôle principal,celui du père noble autrefois tenu par Raimu.En résulte un pensum fastidieux qui ne marche sur aucun plan.La reconstitution d'époque est très appliquée mais tout sonne faux.Les décors font toc,les figurants déambulent faux,tout ça ressemble à ces foires à l'ancienne qu'on organise maintenant un peu partout,avec des gens qui se déguisent.L'histoire est pleurnicharde et sirupeuse à souhait,charriant en outre des codes sociaux d'un autre âge qu'on ne retrouve plus guère que dans les milieux musulmans intégristes.Quant aux personnages,ils sont dans l'ensemble détestables.Marius est un sinistre petit salopard irresponsable,son père un enfoiré à grande gueule,Fanny une oie blanche d'une stupidité sans borne,Panisse un pauvre type prêt à toutes les bassesses.Notons en sus que le sujet est identique à celui de "La fille du puisatier",avec une jeune fille séduite et abandonnée par un séducteur désinvolte qui part au loin,laissant la malheureuse engrossée jusqu'aux yeux.Il y a l'ami de la famille,amoureux sans retour de la belle,qui se propose pour régulariser la situation,les parents des tourtereaux qui se chamaillent et font des histoires,le retour final et "inattendu" du héros.Tout ce petit monde s'écharpe joyeusement "avé l'assent" au gré de scènes étirées fatigantes,et tout finit par s'arranger.Seuls surnagent quelques mots d'auteur fulgurants et drôles dus à Pagnol.Les performances des acteurs sont en général désolantes,notamment celles des parisiens qui s'échinent à singer l'accent local en question.Seuls Jean-Pierre Darroussin,à l'humanité bouleversante,et Ariane Ascaride font illusion.Il est vrai qu'en tant qu'habitués du cinéma de Robert Guédiguian,ils savent jouer les marseillais.Tout comme Georges Neri,un second couteau natif de Marseille,excellent en ce contexte et qu'on voit souvent dans des oeuvres régionales,comme le téléfilm "Meurtres à La Ciotat".Nicolas Vaude est très bien en monsieur Brun,mais lui n'est pas condamné au parler du midi vu que son personnage est de Lyon.Pour les autres,c'est plus dur.Marie-Anne Chazel en Honorine,Raphaël Personnaz en Marius ou Daniel Russo en Escartefigue ont l'air de pitres.Si Auteuil avait eu la main heureuse pour "La fille du puisatier" en engageant Astrid Bergès-Frisbey,il n'a pas eu autant de chance ici avec cette mauvaise chouinarde qu'est Victoire Bélézy.Pour ce qui est de l'acteur-réalisateur,il s'est visiblement fait plaisir en incarnant César et en se gavant de scènes à faire,mais il est largement à côté de la plaque et se fait complètement écrabouiller par l'ombre tutélaire de Raimu.Ce n'est pas qu'il soit un mauvais comédien,au contraire,mais il n'est manifestement pas fait pour ce rôle,qui ne correspond nullement à son registre.Petite précision,à l'origine la trilogie précédait "La fille du puisatier",alors qu'Auteuil a inversé la chronologie.D'autre part,le cinéaste a dans tous les cas confié à Darroussin les mêmes rôles qu'à Charpin,celui de Panisse dans la trilogie et de Mazel dans "La fille du puisatier".