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le 21 mai 2014
SuivreLe rouge et le noir.
En grand fan juvénile de Steve Buscemi, j'ai découvert "Fargo" à l'âge de treize ans et le verdict fut sans appel: je me suis fais chier comme un rat mort, n'y trouvant pas la violence décomplexée...
Apogée technique des Coens, que ce soit dans l'écriture ou la mise en scène, Fargo impressionne, presque instantanément, par son haut niveau de maîtrise. Ce qui fait que, même avant de rentrer dans ce qui rend ce film aussi génial, Fargo marche déjà très bien comme simple polar populaire, divertissant et efficace. La réalisation est d'une telle qualité qu'elle se rapproche de la "finesse" française d'un Chabrol. Que ce soit dans les choix de cadres, dans les mouvements de caméras (peu nombreux), dans le montage ou la narration visuelle, tout paraît simple, rien n'est tape-à-l'œil, et je n'ai compté que très peu d'idées de mise en scène (Jerry "emprisonné" par les stores des fenêtres de son bureau, Carl derrière des barbelés, enterrant l'argent, juste avant de se faire tuer par son complice). On a donc (comme chez Chabrol) une mise en scène qui est au service de ce qui se passe, et non le contraire (rien n'est plus pédant et ridicule qu'un réalisateur voulant, par la mise en scène elle-même, créer la scène, alors que la mise en scène est là pour la raconter avant tout. C'est ce qui donne, par exemple, les effets de style très grossiers qu'on voit chez Tarantino par exemple, "rival" post-moderne des Coen) et le scénario est écrit en suivant cette même "philosophie" de l'efficacité, privilégiant l'exposition intelligente d'informations et un récit bien ficelé à des rebondissements démonstratifs. Rajoutez à ça une jolie musique, une jolie photo, une dose d'humour et une excellente troupe d'acteurs, et vous avez le parfait objet hollywoodien, divertissement grand public de qualité, raflant quelques statuettes aux Oscars. Mais vous vous doutez bien que, si j'ai mis une note aussi haute, Fargo n'est pas uniquement ça. Nous entrons là dans la partie "difficile" de ma critique, car s'il est aisé de décrire les qualités techniques d'un polar classique, il est beaucoup plus ardu d'offrir une analyse intéressante d'une œuvre aussi profonde.
De la même manière que The Big Lebowski ne dévoile ce qu'il est vraiment, c'est-à-dire bien plus qu'une simple comédie débile pastichant le cinéma noir, mais un conte philosophique existentialiste, qu'à un second, voire à un troisième visionnage (encore faut-il prendre le film au sérieux pour vraiment le comprendre, ce qui fait qu'on peut le revoir plusieurs fois sans faire attention à son sens profond), Fargo est une réflexion sur la banalité de l'horreur ainsi qu'un commentaire cynique sur la nature humaine et aussi, en passant, sur la société américaine.
Commençons d'abord par montrer que le film a de réelles ambitions artistiques et n'a pas pour unique but d’être un polar efficace. Les gags sont volontairement débiles. Plusieurs événements importants sont laissés en hors-champ (la raison pour laquelle Jerry a besoin d'argent, comment Marge retrouve les assassins...). Il y a des sous-intrigues inutiles (que vient faire le passage avec le Japonais, Mike, dans cette histoire de kidnapping ?). Les personnages ressemblent tous à des caricatures et sont définis par quelques traits de personnalité seulement, et cela semble voulu.
Ce que j'essaie d'expliquer, c'est qu'il y a deux (plusieurs ?) films ici : celui en surface (le polar classique), et celui (ou plutôt ceux ?) qui joue(nt) avec les codes du polar classique pour raconter autre chose. Si on creuse bien, le récit tient beaucoup de la tragédie, par exemple. Dès le début, implicitement, on comprend que le plan de Jerry est voué à l'échec, qu'il est trop complexe à réaliser et contient trop de failles. L'issue tragique est évidente. La différence avec les tragédies grecques, c'est que si dans celles-ci la "force extérieure" causant la tragédie provient des dieux, ici, la force "extérieure" est la nature humaine. Voyez-vous l'oxymore dans "force extérieure" et "nature humaine" ? La nature est par définition "intérieure". Si la tragédie est un genre principalement déterministe, les Coen le transforment en son contraire, une tragédie existentialiste, où la cause ne vient pas des dieux, mais de l'humain lui-même. C'est pour ça que la morale à la fin, donnée par Marge à l'assassin — qui paraît en elle-même, si on la détache du film, totalement ridicule (elle dit littéralement : c'est pas gentil d'être méchant) —, est aussi frappante. C'est vraiment pas gentil d'être méchant, et si on est méchant, c'est par choix, et on a la possibilité de changer. Si vous trouvez que je suranalyse, rappelez-vous que dix ans après, de façon plus explicite, avec No Country for Old Men, ce même thème sera évoqué par les Coen.
Une tragédie existentialiste, un oxymore, voilà ce qu'est Fargo lorsqu'on plonge un peu plus. Mais il est encore possible de plonger davantage.
Ces intrigues "inutiles" qui accompagnent le récit de kidnapping sont là pour ancrer l'intrigue principale dans un cadre de "sitcom". Kidnapper sa propre femme pour une rançon n'est qu'une intrigue parmi plusieurs, tout aussi banale, racontant simplement le quotidien des gens d'une petite ville. La forme elle-même semble caricaturer des codes de la télévision (personnages unidimensionnels, champs-contre-champs génériques et mise en scène non inspirée, gags débiles et grossiers...) et tout cela contribue donc à rendre l'horreur du récit banale et ordinaire, en plus de se jouer des codes de la télévision et de se moquer gentiment des spectateurs moyens, dans une ambiance post-moderne, joueuse et intelligente. Ce n'est pas un hasard si, avant de se faire kidnapper, la femme de Jerry regarde la télé, et qu'à la vue du kidnappeur à sa fenêtre, avant qu'il ne brise la vitre, sa réaction ne diffère pas de celle qu'elle a en regardant la télé.
Ce film est un véritable oignon tant il contient de couches et de lectures différentes. Il serait possible de faire une analyse tournant uniquement autour de la scène avec Mike et de sa place dans le propos général du film, ou alors du cynisme constant et de comment l'amour entre Marge et son mari vient le contredire. Rien que le personnage de Jerry et son mal-être pourraient être un objet d'analyse psychologique et sociologique intéressant. Mais bon, jsuis fatigué et jai pas les connaissances necessaire pour en parler. Cette review est déjà trop longue de toutes facons.
Note: 9/10
Plaisir: 3/5
Créée
le 25 août 2026
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le 21 mai 2014
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