Bon, il n'y a pas à dire, Billy Wilder sait raconter les histoires, qui plus est des histoires sur le 7ème Art. Quelque part, il faut voir Fedora comme une suite fantasmée ou une réécriture inversée de Sunset Boulevard. Comme dans Sunset Boulevard, le film commence par la mort du personnage principal, les causes sont semblables, la manière est différente.
Le film est très plaisant à voir, la première heure notamment est jouissive. En effet, on se doute très tôt dans le métrage qu'il y a une couille dans le potage. Mais l'intérêt n'est pas de nous surprendre en nous disant "Fedora n'est pas celle que vous croyez" puisqu'on le comprend seul, mais plutôt l'intérêt réside dans le processus, c'est-à-dire la façon dont Antonia est devenue Fedora, et surtout pourquoi il en est ainsi. C'est pourquoi, la deuxième partie du film est à mon sens moins pertinente, dans la mesure où elle est un peu trop explicative et descriptive. Mais la grande force du film -au-delà de la fluidité impeccable du récit- est sa réflexion sur la vieillesse, l'image et la célébrité. Au cinéma, on joue un rôle. Mais pour conserver son image, on joue également un rôle dans la vraie vie. La frontière entre la fiction et la réalité n'existe plus vraiment. Cette idée est d’ailleurs personnifiée dans un plan très important du film, celui où Antonia/Fedora reçoit un Oscar, qu’elle a désiré toute sa carrière.
On observe, du point de vue de la vraie Fedora qui est à sa fenêtre, la remise du prix par Henry Fonda (jouant Henry Fonda). On voit alors l’envers du décor avec le photographe qui prend plusieurs photos et on réalise à quel point tout est une question d’image et de mise en scène.
Ainsi, Fedora traite de cela, et soulève la question suivante "Pouvons-nous conserver notre bonne image éternellement ?". À travers son plan, Fedora (le personnage) répond partiellement à cette question, et le dialogue final entre Fedora et Dutch est très représentatif du crédo machiavélien « La fin justifie les moyens. »
- Vous avez le sens du spectacle.
- Il faut soigner la fin. C’est ce dont les gens se souviennent. La grande sortie. Le dernier gros-plan.
- Même si c’est la doublure ?
- Il faut entretenir la légende.
Ce dialogue a une double lecture. La fin peut représenter frontalement la mort d’Antonia (et donc la fin de l’icône Fedora) mais elle représente également l’objectif final du plan machiavélique de la vraie Fedora.
Par ailleurs, ce dialogue m’a rappelé le fameux « Print the legend » de John Ford (L'homme qui tua Liberty Valance).
Le film, bien entendu, offre un culte de la jeunesse. Quand Antonia remplace Fedora, le spectateur voit toujours Fedora parce qu'elle incarne bien plus qu'une simple actrice, elle incarne une icône représentant la jeunesse. Mais à côté de ça, Billy Wilder s'amuse avec la confrontation jeunesse/vieillesse, en nous montrant Henry Fonda, vieux et jouant son propre personnage ou encore en donnant à William Holden le « gros rôle ». Ironiquement, ce dernier a pris un sacré coup de vieux. Et pourtant, dans Sunset Boulevard, il meurt alors qu’il est jeune. Ici, il reste en vie malgré sa vieillesse. En somme, B. Wilder joue avec les attentes du spectateur en mêlant fiction et réalité.
Concernant les interprétations, elles sont toutes convaincantes. Marthe Keller interprète avec brio la lumineuse mais manipulée Antonia. Les autres rôles sont également très bons, même si le personnage d’Antonia jeune est terriblement mal joué ! Heureusement, l’enfant n’apparaît que 2 minutes à l’écran, mais ce sont 2 minutes vraiment ratées.
Finalement, Fedora est une œuvre mineure dans la filmographie incroyable de Billy Wilder, mais le film n’en reste pas moins excellent. On regrette surtout la deuxième partie, un peu trop explicative mais l’ensemble reste très convaincant, puisqu’il nous offre un très bon divertissement tout en apportant des éléments de réflexion.
La vieillesse est inéluctable (comme le « suicide » d’Antonia), mais alors faut-il opter pour l’option de Fedora en luttant coûte-que-coûte contre la vieillesse (quitte à finir dans un fauteuil roulant, le visage déformé) ou plutôt accueillir la vieillesse dignement comme Dutch ?