Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer.
Ce documentaire est vraiment étrange. Pourtant il est symptomatique d´une époque. Donc c’est notre époque qui est étrange. Il a eu un certain succès au moment de sa diffusion. Jusqu’à influencé la législation belge, notamment la loi du 22 mai 2014 tendant à lutter contre le sexisme dans l’espace public.
Que voit-on ? Une femme, dans une rue. Pas n’importe quelle femme. Pas n’importe quelle rue. Une Flamande, blanche, bilingue en anglais, qui découvre Bruxelles en tant qu’étudiante à l’Institut national des arts du spectacle, filière cinéma. Ce documentaire constitue d’ailleurs son film de fin d’études. Louvain est sa ville natale. Elle habite pendant deux ans dans le quartier d’Anneessens. D’emblée, son profil sociologique correspond davantage à celui de la classe moyenne des grandes villes flamandes qu’à celui du baraki de Mol. Son école est située rue Thérésienne, dans le quartier royal, un des quartiers les plus aisés et les plus cosmopolites de la ville.
Fréquenter la rue Thérésienne, ce n’est pas vraiment la même chose que fréquenter la place de la Constitution, ni le Cureghem. Ce n’est pas la même expérience de la multiculturalité. Dans le premier cas, c’est un contact avec l’autre qui se fait tout en douceur. Dans un contexte au minimum neutre, au mieux amical, convivial. Quelle différence fondamentale y a-t-il entre la jeunesse dorée belge et celle d’ailleurs ? Ils sont tous tenants du libertarisme et de la libéralisation des mœurs, dans un contexte d’opulence dépolitisée. C’est un prérequis au cosmopolitisme.
C’est d’ailleurs le cas de la majorité des Belges dans mon entourage social. Leur expérience de la multiculturalité n’est pas subie. Ils ne vivent pas au quotidien avec l’autre. Ils ont la liberté de choisir. Ils en ont les moyens économiques et font le choix conscient ou non de ne pas vivre au sein de cultures différentes. Certains sont racistes, d’autres cosmopolites. Dans les deux cas, leurs contacts avec l’autre, dans leur pays, se réduisent à quelques situations. Ces situations sont balisées. Oui, mon père, ma sœur, mon frère interagissent au quotidien avec d’autres cultures dans le contexte de leur travail. Mais il n’y a pas de choc culturel. Les hommes et les femmes qu’ils rencontrent sont cosmopolites et ont été éduqués dans un environnement qui valorise l’individualisme et le sécularisme. Tout comme eux, la religion, le nationalisme et l’ethnocentrisme sont des conceptions qui leur semblent désuète.
La réalisatrice du documentaire découvre stupéfait que cette vision du monde est loin d’être partagée par tous. Je ne sais pas si, aujourd’hui, à l’échelle globale, cette vision est minoritaire ou non. Ce qui me paraît certain, c’est que de nombreuses communautés, sans les énumérer, sont restées plus holistes que d’autres. Des communautés où les devoirs envers le collectif priment sur les volontés individuelles, où les comportements individuels sont régis par des normes partagées, rigides, transmises par la religion, la coutume, donc la culture. Il n’est pas difficile d’imaginer comment une telle culture peut être moins encline à respecter ceux qui ne se plient pas à ses règles.
Par ailleurs, le sentiment de déracinement, ressenti par un nombre croissant d´individus, favorise un repli identitaire, accentué par les réseaux sociaux. Si l’on y ajoute une forme de xénophobie, que je pense inhérente à notre espèce, ainsi que des frustrations nourries par une lecture conflictuelle de l’histoire (Qui me rappelle le matérialisme historique de Marx, mais transposée aux rapports entre ethnies plutôt qu’aux classes sociales) alors il me paraît compréhensible que le communautarisme ait le vent en poupe en Occident. Un communautarisme excluant, qui tolère la présence de l’autre tout au plus, seulement dans la sphère publique et de préférence de manière occasionnelle, brève.
Pour revenir au documentaire, la réalisatrice affectionne particulièrement la généralisation. Pour cela, il faut que ses images soient le plus décontextualisées possible, afin de faire dire aux images ce qu’elle souhaite. Elle se filme dans certaines rues, importunée et insultée par des hommes. Elle utilise ces images pour affirmer qu’il y a un problème général de sexisme en Belgique sur la voie publique. Les hommes, pris collectivement, sont présentés comme la source du problème. Sauf qu’elle ne filme ces scènes que dans certains quartiers spécifiques de Bruxelles, que je connais trop bien puisque j’y ai vécu. Ces images-chocs proviennent de l’avenue Stalingrad, du boulevard Maurice Lemonnier et du boulevard du Midi. Cela n’est pas mentionné. Ces lieux sont présentés comme des voies publiques parmi d’autres, non seulement à Bruxelles, mais aussi en Belgique. Quelle mauvaise foi. Quelle malhonnêteté.
Pourtant, je soupçonne fortement Sofie Peeters d’être beaucoup moins innocente qu’elle ne le paraît. Car oui, on s’autorise à penser, dans les milieux autorisés, que le sexisme n’est qu’un problème général. Et si certaines populations y sont plus enclines, cela se résoudrait simplement par l’amélioration de leurs conditions matérielles. Toutefois, il est clair, même à travers des images décontextualisées, que ce sont des hommes musulmans, dans des quartiers musulmans, qui sont ici la source du problème. Ces hommes semblent loin d’être indigents, et sont pourtant d’une vulgarité crasse et d’une violence caractéristiques envers les femmes non voilées.
C’est cela qui restera gravé dans la mémoire du Belge qui regarde ces images.
Sofie Peeters a une dent contre eux. Elle aime les musulmans, mais pas ceux qui le sont trop. Un contact avec une culture, oui, mais une culture lissée, édulcorée, qui ne diffère pas trop de la sienne, ni de ses valeurs. La loi du 22 mai 2014 les mettra au pas s’ils désobéissent.
Elle juge un Belge qui s'oppose à l'immigration de musulmans à Bruxelles, mais déplore de devoir respecter leurs règles et coutumes dans leurs quartiers de cette même ville, si celles-ci lui paraissent arbitraires ou injustes.
Les platitudes absconses et les discours révoltants s’enchaînaient à l’écran. Une intervenante dit : « Je n’ose pas dire que c’est une culture, parce qu’il y a 30 ans en Afrique et au Moyen-Orient, les femmes portaient des décolletés, cela ne posait pas problème. » Mais elle fait référence à quoi ? À quel pays ? En quoi est-ce un argument qui invalide la culture ? En effet, dans le passé, l’Iran sous le Chah adoptait une orientation occidentaliste, et le nationalisme arabe, séculariste, était populaire en Égypte et ailleurs. Mais en quoi cela invalide-t-il le fait qu’une vision dégradante de la femme soit inhérente à la culture islamique, à la charia ? Surtout à une époque où c’est l’islamisme rigoriste qui prédomine dans cette région.
Un autre intervenant, Mourade Zeguendi, acteur connu pour Dikkenek, n’a pas sa langue dans sa poche. Il déclare face caméra, le sourire aux lèvres, qu’il est aussi coupable d’avoir traité de raciste et de sale pute les femmes qui n’ont pas cédé à ses avances sexuelles. Puis il se dédouane en expliquant que la responsabilité revient aux parents, ceux-ci ne les ayant pas éduquées sexuellement. Il nous explique d’ailleurs, dans le plus grand des calmes, que les filles du quartier ne subissent pas le même sort parce qu’elles font partie de la tribu. Au point qu’elles ne sont même pas regardées quand elles traversent la rue.
Ensuite, il se passe quelque chose qui m’a stupéfait. Mourade termine par dire que les hommes ressentent une frustration par rapport au voile. Que cacher les femmes dans son quartier crée une volonté de voir ce qu’il y a en dessous. La réalisatrice réplique immédiatement en concluant que le harcèlement de rue est dû donc au fait que la sexualité est un sujet tabou, mais surtout parce que la femme est encore vue comme un objet. Qu’elle est dénudée dans la publicité, sexualisée et donc objet de désir dans la société occidentale. Ce à quoi Mourade acquiesce.
Quel twist. Ce que Mourade dit ne correspond pas à ce que Sofie dit, pourtant elle prétend conclure des propos qui ont été mentionnés précédemment, de manière à créer un fil rouge. La responsabilité est ainsi, dans une tournure de phrase qui semble faire sens, détournée vers l’Occident. C’est la société capitaliste occidentale le problème, le machisme, pas les musulmans. Pourquoi interviewer cet acteur en premier lieu, puisque de toute façon et lui met ses mots dans sa bouche ?
Puis elle fait l’ingénue. Elle prétend n’avoir jamais relié le mot « machiste » à sa propre culture. Apparemment, c’est seulement maintenant, après ce documentaire, qu’elle prend conscience de la société patriarcale. Encore une fois, quelle malhonnêteté, quelle mauvaise foi. La Belgique n’a jamais été reconnue comme le bon élève en matière d’émancipation des femmes et d’égalité parmi les pays occidentaux. Il y a seulement 45 ans qui séparent la première loi belge sur l’égalité salariale du tournage. Et pourtant, elle veut nous faire croire que c’est seulement maintenant qu’elle le découvre, avec son putain de film ?
Le dernier intervenant est un chanteur. Il déclare, oh quelle surprise, que ce n’est pas une question de culture. Les hommes s’ennuient, ils sont pauvres, ils n’ont pas d’avenir. Donc, ils déversent leur frustration sur les femmes. C’est la faute des politiciens s’ils sont comme ça.
Si l’on constate rapidement que c’est une catégorie spécifique de pauvres qui se rend coupable de tels actes à Bruxelles, eh bien ce n’est toujours pas une question de culture. Pourquoi ? Parce que lui, le chanteur, n’est pas problématique. Ni la majorité. Une autre intervenante a déclaré quelque chose de similaire : « Je reste attachée à la multiculturalité. C’est un petit groupe au fond, mais très pénible. »
C’est seulement une minorité donc. Je me demande combien de temps cet argument sera utilisé, pas seulement dans ce contexte, mais bien dans d’autres. Combien de temps faudra-t-il pour que l’appel à la majorité soit reconnu comme un sophisme dans les débats publics ?