Pourrait-on produire un film comme Les Bronzés aujourd’hui ? Non. Les méthodes de production ont changé bien sûr, mais les mentalités aussi. Pourtant, ce film a été réalisé il y a quarante-cinq ans, ce n’est pas si lointain. Il est fascinant de constater cette différence de mentalité, pas seulement entre ce film et aujourd’hui, mais dans tout le cinéma représentatif d’une certaine époque. Les années quatre-vingt ou soixante me paraissent si proches, les personnages si identifiables. Lorsque je regarde Les Bronzés ou un film de Louis de Funès, je n’ai pas l’impression de voir un monde différent du mien. Il n’y a pas de choc culturel.


Toutefois, au détour de quelques scènes, cela ne fonctionne plus : certains éléments montrent que nous ne sommes définitivement plus sur un terrain familier. Je l’ai expérimenté plusieurs fois ces dernières semaines.


Tout d’abord avec le premier film Les Bronzés. Le film est tourné en Côte d’Ivoire, plus précisément à Assouindé. Dès que je vois des Ivoiriens à l’écran, je ressens une gêne qui m’empêche d’atteindre la suspension de crédulité. Pourquoi ? Ils sont vraiment filmés comme des éléments du décor, déshumanisés. Ils sont en arrière-plan, silencieux. Ils ne sont pas des citoyens au sein de leur pays, des villageois au sein de leurs villages. Mais des objets de servilité. Ils existent pour servir le touriste français, que ce soit dans un club de vacances ou lors d’une visite dans un village « typique ». Imaginons un instant, à la même époque, un Ivoirien qui voyagerait dans un village paumé du Bourbonnais et y observerait les habitants, prenant des photos avec les enfants du village. Ce serait absurde. Pour lui, pour eux. Mais l’inverse n’est pas perçu ainsi. Je sais que le film, les acteurs de la troupe du Splendid, se moquent gentiment de ces vacanciers.


Par contre, le film est bien un produit de sa culture. Il est premier degré, sincère, quand il fait preuve de ce racisme. Il n’y a pas de recul. Cela, je le ressens.


La première scène qui m’a fait sortir du film est au début, à sept minutes. Les gentils organisateurs discutent devant quelques Ivoiriens qui font également partie du personnel du club de vacances. Leur regard, leur posture figée, les expressions de leur visage, tout est absurde. C’est flagrant. D’un côté, les acteurs français qui font leurs bouffonneries rémunérées devant la caméra afin de faire rire un public étranger. De l’autre côté, des Ivoiriens, dans leur pays, qui assistent à la scène, un peu perdus, jouent le jeu difficilement, ne fuyant souvent pas la caméra du regard, probablement moins payés que n’importe quel figurant français. Le film n’a aucun sous-texte avec cette scène. Les Ivoiriens sont juste là comme décor, pour situer le film dans l’espace. Ne pas avoir de Noirs dans un film en Afrique, ce n’est pas assez exotique, après tout.


Si c’est pour les filmer ainsi, mieux vaut s’abstenir. On pourrait m’opposer que ce n’est pas le sujet du film, de présenter la Côte d’Ivoire et son peuple. Ou au contraire, que c’est justement le sujet : montrer la réalité des clubs de vacances de l’époque, où des Blancs sont servis par des Noirs, et que le film s’en amuse. Je ne suis pas d’accord. Encore une fois, parce que je ressens que le film n’a pas l’intention de critiquer le néocolonialisme derrière le tourisme en Afrique, mais seulement de se moquer de la vulgarité des Français. Celui qui bénéficie des congés payés.


De plus, je ne pense pas que le public français accepterait un tel traitement à domicile, sous le regard d’un réalisateur étranger, dans un film étranger. Je le dis parce que je ne peux m’empêcher de voir l’absurdité si les rôles étaient inversés. Si une équipe ivoirienne filmait ainsi en France, avec le même dédain pour le Français. Qui n’apparaîtrait que silencieux, en arrière-plan, à jouer de la musique pour le touriste, gêné d’être devant la caméra. Il y a un côté dystopique dans ce film feel-good, mais il faut se mettre à la place de l’Ivoirien pour le ressentir. Il faut s’imaginer des clubs de vacances à Saint-Tropez, composés exclusivement de Noirs venus de différents pays africains. Tandis que le français, lui, semble seulement être trop pauvre pour se les payer, donc il est uniquement présent pour servir les Noirs. Comme musiciens, comme animateurs, comme décor « français » Sinon, il vit dans de petits villages primitifs, que ces mêmes touristes noirs visitent pour l’authenticité. Je ne pense pas que ce soit une vision que beaucoup de Français aimeraient imaginer.


Deux choses que je tiens à mentionner. Premièrement, il est risible de penser que le club de vacances où le film a été tourné est en réalité un lieu de villégiature pour la bourgeoisie d’Abidjan. C’est-à-dire une clientèle majoritairement locale et noire. Une vision donc très différente de l’Afrique subsaharienne. Deuxièmement, je ne me considère pas comme un « wokiste ». Je n’aime pas que les films soient restreints par la morale du moment. De plus, tout ce qui touche au néocolonialisme m’irrite au plus haut point en temps normal. J’ai déjà entendu dire que des films étaient néocoloniaux parce que l’art africain était muséalisé ou parce que les africains n’étaient pas acteurs du film. En temps normal, je suis en total désaccord. Ici, par contre, j’ai profondément ressenti et compris ce dont ils parlaient.


Créée

le 29 juil. 2025

Critique lue 29 fois

Les Bronzés

Les Bronzés

7

Play-It-Again-Seb

le 21 janv. 2023

Suivre

Les beaufs du Club Med

Voilà un film que j’ai toujours eu du mal à évaluer. Au-delà de sa valeur intrinsèque, relativement modeste avouons-le, c’est le film qui voit débarquer une nouvelle génération, un nouvel humour et...

Les Bronzés

Les Bronzés

10

pierrick_D_

le 8 oct. 2024

Suivre

Critique de Les Bronzés par pierrick_D_

Putain,ça marche à tous les coups!On s'installe devant l'écran et dès que démarrent les premières notes du "Sea,sex and sun" de Gainsbourg,titre parfaitement adéquat en l'occurrence,sur des images...

Les Bronzés

Les Bronzés

8

Wakapou

le 6 sept. 2013

Suivre

« Tu te mets toujours les fesses à l’air pour citer Saint-John Perse ? »

Méga-poilade à sa sortie en 1978, ce film évolue pas mal lorsqu’on le redécouvre trente-six ans plus tard : Les Bronzés ont vieilli et ont perdu un peu de leur côté hilarant, pour devenir davantage...

Femmes de la rue

Femmes de la rue

1

Tommaso-Inghirami

le 20 juil. 2025

Suivre

Tintin à la Gare de Bruxelles-Midi

Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer.Ce documentaire est vraiment étrange. Pourtant il est...