Vu au Nippon Connection Festival de Francfort.

A tous ceux qui opposent "Kurosawa l'Occidental" et "Ozu le Japonais", regardez Femmes et voyous.

Le film fait partie de la première partie de carrière très prolifique du réalisateur, qui tournait des films à la chaîne sur commande de son studio (presque 40 films entre 1927 et 1937). S'il n'a que 30 ans au moment de tourner celui-ci, il est déjà donc très expérimenté et ça se voit. Sa "patte" est presque totalement là : des plans quasiment toujours fixes, un cadrage unique des corps et des visages, des scènes de transition en forme de nature morte qui sont bien plus que des scènes de transition. Ne manque plus que la musique, une petite ritournelle à la Ozu qui rappelle Hollywood - mais là c'est un film muet.

Et justement, les influences et les références occidentales sont évidentes tout au long du film. Avec un scénario entre une histoire d'amour et une histoire de gangsters, le film emprunte de nombreux codes aux films noirs américains, avec des costumes occidentaux impeccables, des scènes dans des bars qu'on jurerait qu'ils sont new-yorkais, une trame autour du monde de la boxe qui est tout sauf traditionnellement japonais. Il y a des journaux américains, des affiches de films américains et même une affiche française d'un film américain sur la Première Guerre mondiale en Europe : "A l'Ouest rien de nouveau". En plus de tout ça, le jeu de l'acteur principal est presque une copie conforme de l'expressionnisme allemand d'un Fritz Lang, c'est vraiment bluffant.

Alors que le scénario n'est pas des plus palpitants (un triangle amoureux dans un monde de petits gangsters aseptisé et fantasmé), Yasujiro Ozu y ajoute des touches de nuance qui rendent ses personnages subtils et attachants. Les personnages principaux sont véritablement le couple formé par le chef d'une petite bande de voyous et une jeune fille aux allures de femme fatale, et alors qu'ils ne sont présentés initialement que comme des caricatures d'eux-mêmes, ils prennent de l'épaisseur au gré de l'évolution de leurs sentiments et de leurs ambitions, le tout autour d'un amour changeant et toxique. Il y a déjà, dans certains passages, une grâce des sentiments qui feront tout le sel des films les plus connus du maître. Mais si le film gagne en intérêt au fur et à mesure de l'histoire, il déçoit par sa conclusion, en comparaison très mélodramatique, grossière et pathétique.

Il faut relever la performance déjà impressionnante de Kinuyo Tanaka. Elle n'a seulement que 24 ans, mais elle aussi a déjà joué dans d'innombrables films dès l'adolescence. Et ça se voit au vu de tous les visages qu'elle montre dans ce film, entre femme fatale et amoureuse transie, entre le crime et la rédemption. Il y a peu d'acteurs et d'actrices qui ont réussi à la fois dans le muet et dans le parlant, ce qui renforce encore son aura et son influence dans l'histoire du cinéma mondial. On remarquera enfin la présence très rapide de Chishu Ryu, ça fait toujours très plaisir !

Samji
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le 1 juin 2024

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